Coup d’État à géométrie variable

Un nouveau changement anticonstitutionnel de président fait la Une de l’actualité africaine. A la lecture des commentaires sur le renversement d’Alpha Condé en Guinée, tout comme lors de la prise de pouvoir au Tchad par le CMT, il n’y a pas d’unanimité sur ces actions. Comment expliquer ces divergences et surtout comment enrayer cette spirale négative et transformer de fond en comble la pratique de la politique dans nos contrées ?

Les mêmes (ou presque) qui critiquaient la prise de pouvoir du CMT le 20 avril dernier se sont réjouis du putsch qui a renversé Alpha Condé en Guinée ce dimanche 5 septembre. A quoi est due cette schizophrénie ?

Entendons nous bien. Un coup d’État, qu’il soit militaire, institutionnel ou de toutes autres natures, est un échec pour ceux qui le commettent (car il usent de violations ou de violences) comme pour ceux qui en font les frais. Celui imputé à Mahamat Idriss Déby au Tchad n’est pas à honnir. Celui du Lieutenenat-Colonel Mamady Doumbouya en Guinée n’est pas à applaudir. Mais c’est pourtant ce qui s’est passé.

Pourquoi cette dualité ?

Chacun prêche pour sa chapelle, indépendamment du bon sens.

L’Union africaine

S’il devait y avoir un responsable à cette situation, ce serait l’Union africaine. L’organisation continentale nous fait depuis quelques mois ce que le rappeur camerounais Maalhox décrit comme « la danse des Bafias ». Un pas en avant. Un pas en arrière. Allant à l’encontre de ses textes qui condamnent les prises de pouvoir autres qu’électives. Elle se discrédite au fur et à mesure que le temps passe au point que certains ont expliqué cette recrudescence des putsch militaires à cause de la « jurisprudence tchadienne ».

Les « leaders » des réseaux sociaux

A force d’être contre tout et son contraire, les « leaders d’opinion » francophones sur les différentes plate-formes des réseaux sociaux drainent des suiveurs qui ne réfléchissent dorénavant que très peu par eux-mêmes. Ils se contentent de relayer ce que les gourous disent. Un jour contre la France, qui installe le fils Déby, demain pour un coup d’État renversant Condé mais « soutenu par la France (car son instigateur serait un ancien de la légion étrangère française) ».

Je suis contre les coups d’État. Que ce soit celui du Tchad, que ce soit celui du Mali, que ce soit celui avorté à Madagascar ou que ce soit ce qui s’est déroulé en fin de week-end à Conakry.

L’interruption d’un processus constitutionnel en cours (même s’il est le résultat d’élections truquées ) est toujours dommageable. Surtout pour des pays comme le Tchad, le Mali ou la Guinée qui ont besoin de ce que l’on appelle avec pudeur (et hypocrisie ???) « les partenaires techniques et financiers ». A chaque fois il faut faire preuve de bonne volonté vis-à-vis de ces derniers car le survie de la machine étatique est entre leurs mains. Notre premier ministre ne dit-il pas que sans l’argent des partenaires la transition tchadienne ne pourrait pas aller à son terme dans les délais convenus ?

Le putsch retarde le pays, il hypothèque le quotidien des plus pauvres à travers les sanctions éventuelles ou les suspensions d’aides.

Exemple : une dose d’ARV subventionnée par un partenaire lambda coûte un montant X pour le patient. Sans cette subvention, elle coutera XX.

Quelles solutions autres que le putsch ?

Les opinions africaines doivent trouver des solutions originales pour lutter contre la mauvaise gouvernance, à l’origine de la majorité des coups de force.

Manifestants du mouvement End Sars à Lagos en octobre 2020.
Copyright : The Guradian

A chaque coup son lot de railleries, de blagues de bons ou mauvais gout, de comparaisons boiteuses par des analystes du moment, d’accusations, de suppliques au Divin… et finalement très peu de réflexions. Une denrée dont nous avons besoin plus que tout autre chose.

La lutte contre la mauvaise gouvernance et les dictateurs passe par la construction d’une société civile forte, dotée d’idéologies bien définies,et surtout menée par des femmes et des hommes rompues aux joutes sociales, avec une culture démocratique/de gouvernance et pouvant construire des messages intergénérationnels allant au-delà des clivages « naturels ».

Plus que tout autre chose, ces lutte contre les maux qui minent les démocraties africaines doivent se fixer des objectifs tangibles sur le long terme. Voire plusieurs générations. Car il s’agit d’un exercice qui doit tendre à changer la société de manière fondamentale.

Quand j’évoque ces luttes sociales, l’exemple qui me vient à l’esprit, parmi tant d’autres, est Rosa Luxemburg, cette révolutionnaire allemande d’origine russe assassinée en 1919. Son héritage politique et ses actions (qui n’étaient pas marqués par la violence) inspireront des générations de révolutionnaires qui ont fait bouger les lignes sur le plan social.

Plus proche de nous dans le temps, il y a eu le mouvement mondial 0ccupy Wall-Street, créé en 2011. Des partis politiques sont nés de cette forme nouvelle de contestation : Podemos (qui est devenu un parti de gouvernement en Espagne) ou Sens Unique en France qui a intégré Les Républicains.

Plus proche de nous géographiquement, il y a (il y a eu ?) en 2020 sur le même modèle, le mouvement End SARS (End Special Anti-Robbery Squad) au Nigeria. Cette colère urbaine demandait initialement la dissolution d’une unité de police jugée trop violente. Des revendications d’ordre social sont venues se greffer à la première doléance. End SARS semble être aujourd’hui à bout de souffle. Mais beaucoup osent croire que ce n’est qu’une accalmie en attendant les scrutins à venir. Ses leaders comptent bien peser dans le jeu politique.

Au Tchad, le mouvement Wakit Tama s’apparente à ceux cités en infra. Mais il lui manque encore un discours, un leader et cette cohésion qui permet de durer dans le temps.

Chérif Adoudou Artine (@fortius0)

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