Le CNT, ce machin !

La première étape cruciale de la transition tchadienne a été franchie ce vendredi 24 septembre avec la nomination des membres du CNT (Conseil national de transition), un organe qui fera office d’Assemblée législative jusqu’à l’élection de nouveaux députés. Les critiques à son encontre ne datent pas d’hier, mais depuis la publication de cette liste, c’est sa représentativité toute relative qui a accru les griefs. Il sera désormais jugé de manière plus objective sur sa capacité à relever les principaux défis qui se posent à lui, notamment celui de sa légitimité.

Certains se sont réjouis ce vendredi dans la soirée du nombre de femmes et de jeunes (et pourquoi pas de vieux ?) représentés dans le CNT (Conseil national de transition, organe législatif qui remplace enfin l’Assemblée nationale et ses députés croupions accrochés à leurs strapontins depuis 2011). Cette satisfaction n’est pas unanime, car pour une autre partie des observateurs tchadiens ces Conseillers ne sont en fait que des marionnettes (dont les ficelles seront tirées par le CMT) ou des alibis (pour donner un semblant de pluralité) invités à embarquer dans « un machin » politique monté de toute pièce.

Hold-up républicain

« Le machin » ! C’est ainsi que le Général Charles De Gaulle, alors Président de la France, désignait l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) pour marquer son mépris vis à vis de cette institution qu’il estimait à la botte des États-Unis en 1966 lorsque son pays l’a quittée. Ce mot emprunté au vocabulaire familier et qui revêt une trivialité digne d’une cour de récréation est utilisé dans ce billet en référence au dédain qu’exprimait l’illustre officier.

Éclairages

Le bon mot du Générale De Gaulle « Le machin » a été prononcé une première fois lorsqu’il parlait de l’ONU au début des années 1960. Il a repris la formule quelques années plus tard en se moquant de l’OTAN. La plupart des archives font allusion à la première utilisation, plutôt qu’à la seconde

Alors que nous franchissons afin la 1ere étape de cette période grise que traverse notre pays, utiliser le mot « machin » revient à dénoncer par avance le hold-up républicain qui s’annonce. L’idée même du CNT, dès son apparition dans la Charte de transition a levé de nombreuses critiques car il est une contradiction à la sacrosainte règle de la séparation des pouvoirs (cette contradiction du fait que ce soit l’exécutif qui désigne le législatif…). Cet ordre appliqué en dépit des bons usages présageait déjà de la volonté de faire de ce CNT un instrument à la solde des 15 généraux qui dirigent le pays depuis le 20 avril dernier.

Postes à pourvoir

Utiliser le mot « machin » ensuite pour rappeler que ce CNT au vu de sa composition ne sera rien d’autre qu’un jouet entre les mains de celles et ceux qui connaissent et souhaitent appliquer une feuille de route officieuse propre au CMT, celle qui devrait conduire Mahamat Idriss Déby à une candidature à la présidentielle. La volonté de certains acteurs politiques et associatifs d’organiser un dialogue national inclusif avant de mettre en place un CNT répondait (entre autres) à des soucis de représentativité. Par l’entremise de cette conférence durant laquelle toutes les voix qui comptent se seraient exprimées, des individualités se seraient alors démarquées et auraient en quelque sorte gagné leur place pour « représenter la nation ». Le processus utilisé qui a conduit à la sélection des 93 personnes qui siègeront au Palais de l’Unité de Gassi est similaire à un appel à candidatures pour des postes à pourvoir dans une entreprise quelconque. Le DRH étant le PCMT. Voilà à quoi est ramenée la chose politique dans ce Tchad de 2021. Ces Conseillers ne pourront se targuer d’être le résultat d’un processus démocratique. Peut-être le résultat d’un processus  censitaire (payer pour siéger). Mais pour sûr, ils sont là par la volonté d’une minorité et devront prouver leur reconnaissance à cette minorité pour sa mansuétude à les avoir choisis : ils ont par conséquent les mains liés.

Trois enjeux principaux

Le titre V de la Charte de transition (dans sa version 21 avril 2021) est consacré au Conseil national de transition et défini les contours et le fonctionnement de cette assemblée législative. Telle que présentée elle est une sorte de soupape de transmission entre le CMT, qui la nomme donc, et le GNT (Gouvernement national de transition) qu’elle est chargée de contrôler. Les représentants, non pas « du peuple » mais du CMT, auront face à eux 3 enjeux majeurs à relever.

  1. La nature et la durée de la transition
  2. La révision de la Charte de transition
  3. L’adoption d’une constitution (avec la question cruciale de l’âge des candidats à la présidentielle)

1) De la nature de la transition dépendra sa durée

Faut-ils craindre des troubles ? Les risques sont inexistants au point que personne ne soupçonne un instant que N’Djaména ne revive les épisodes violents entre différentes factions comme cela été le cas à la fin des années 1970 lors de la première transition. Un horizon dégagé qui présage que nous sortirons sains et saufs de cette période et que nous entamerons dans les meilleurs délais (et conditions) un nouveau cours constitutionnel. Seconde interrogation et non la moindre, est-ce que les Conseillers nationaux, chargés par l’article 97 de la Charte de transition de définir la période de transition et d’éventuellement la renouveler (à la majorité simple du CNT), fixeront le début des 18 mois de transition au 20 avril ou à la date de leur entrée en fonction ? Les premières crispations entre opposition et CMT/CNT naîtront de cette question. Ensuite des joutes alimenteront la prolongation éventuelle des 18 mois initiaux.

2) Militaire, militaro-civile ou civilo-militaire ?

La Charte de transition en sa forme actuelle donne les pleins pouvoir au Président du CMT. Ce que l’Union Africaine, dans sa note du 14 mai dernier, avait demandé au pouvoir militaire de modifier. Le compte-rendu de la réunion du Conseil Paix et Sécurité de l’organisation continentale exigeait du CMT « de réexaminer d’urgence la Charte de la transition, (…) en vue de la réaligner pour qu’elle reflète les aspirations et les intérêts collectifs de tous les Tchadiens à une véritable gouvernance démocratique dirigée par des civils, et de servir le seul objectif de la transition. » Rien jusqu’à présent n’ a été fait dans ce sens.

Les nouveaux « députés » oseront-ils remettre cette question sur la table ? Rien n’est moins sûr. Devançant l’UA et sur un ton plus vindicatif, il y a Les Transformateurs et la plateforme Wakit tama qui réclamaient déjà une transition civilo-militaire. Mais cette revendication, malgré l’insistance de ses initiateurs, est restée vaine.

En conclusion, sur ce volet de la modification de la charte qui nécessite 2/3 des voix du CNT, il est fort à craindre que le statu quo sera de mise.

3) L’âge du candidat

Rédiger une nouvelle constitution est un exercice ardu, qui prend du temps et qui a pour but de corriger les manquements de l’ancienne. Les Conseillers nationaux participeront à ce processus (en l’adoptant une fois écrite ou en la rejetant en y apportant des observations) qui nous donnera dans un délai encore inconnu une loi fondamentale en phase avec les aspirations démocratiques du pays. Ces femmes et ces hommes sont normalement le rempart à toutes dérives qui tendraient à rédiger un nouveau texte taillé sur mesure ; avec en point d’orgue l’âge minimum pour être candidat à la présidentielle.

Les membres du CNT seront-ils à la hauteur de la lourde tâche qui leur est confiée ou alors seront-ils, comme déploré en infra, des marionnettes à la solde de quelques-uns ?

Alea jacta est !

Chérif Adoudou Artine (@fortius0)

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