Mahamat Idriss Déby, des ambitions à peine voilées

Mahamat Idriss Déby Itno semble plus être un Président de la République qu’un Président de transition (un Président de la République faisant fonction). La nuance entre les deux est que le premier statut est le résultat d’un processus régulier dans le cours constitutionnel, tandis que le second est le résultat d’une situation exceptionnelle. A travers cette attitude, cherche-t-il à ancrer son image dans la tête de ses compatriotes afin de mieux se faire accepter lorsque viendra le moment de prendre des décisions capitales? Décryptage.

Un Président de transition (ce qu’est Mahamat Idriss Déby) a pour rôles de 1) Préserver les institutions, 2) Assurer la continuité de l’État et 3) Préparer les échéances (consultatives et électorales) pour sortir de la période de transition. Après 5 mois sur 18 prévus, ni le dialogue inclusif, ni la composition de l’organe législatif, ni… n’ont vu le jour. Pour cause, le PCMT se comporte comme un Président de la République au détriment de ses obligations liées à la transition : il promeut des individualités en contradiction totale avec l’orthodoxie budgétaire et règlementaire et il engage de grands travaux à coup de milliards.

Lorsque l’on s’attarde à la manière d’être et à la manière de faire du successeur d’IDI, il ressort que nous avons à faire à un Idriss Déby Itno bis. Cette recherche permanente de similitude avec le père est-elle saine pour un homme qui n’est encore qu’au stade de sa construction politique ? Mais surtout, ce mimétisme avec le père et cette posture « présidentielle de fait » ne trahissent-elles pas des ambitions présidentielles cachées ?

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Mon décryptage sur Mahamat Idriss Déby pour tenter de répondre à ces questions se compose de quatre sémiologies :

  1. La comparaison avec un monarque engoncé dans sa quête de l’idéal politique
  2. Le code vestimentaire
  3. Le voyage compulsif
  4. La pratique de l’exercice politique

Dans l’ombre d’Auguste

J’évoquais il y a quelques jours le mimétisme qui pouvait se muer en névrose. Avec comme exemple l’empereur Caligula, membre de la famille impériale Julio-Claudienne qui a donné ses premiers souverains à l’Empire romain.

D’intrigues en intrigues, celui qui a vu sa famille pourchassée, éparpillée aux quatre coins de l’Empire, presque exterminée pour des raisons politiques et qui a vécu en exil se voit choisi en l’an 37 avant JC par un Sénat sénile comme empereur de la cité latine après le règne sans relief de Tibère. Caligula, fils de Caius Germanicus, grand général romain s’il en est, avait toute la légitimité pour porter la toge pourpre des souverains Julio-Claudiens.

Mais son règne, long de 4 ans (de mars 37 à janvier 41 avant JC), sera marqué par la paranoïa, la débauche et de grands desseins avortés.

Le mal de Caligula est qu’il a voulu, au lieu de s’en inspirer, être une autre Octave Auguste, premier empereur de Rome après la chute de la République romaine en 27 avant JC. Durant ses 41 ans de règne (de janvier 27 avant JC à août 14 de notre ère), l’empereur Auguste a donné à l’empire un rayonnement jamais vu auparavant. S’appuyant sur les conquêtes territoriales des généraux Pompée vers l’Orient et l’Afrique, Crassus en Ibérie et plus tard Jules César au nord (conquête de la Gaule), il a, grâce à l’héritage grec qui a rayonné dans toute la Méditerranée, encouragé le développement de la culture et de l’architecture ; mais il a aussi et surtout accru les échanges économiques (et donc enrichi pécuniairement l’empire) en développant un réseau de routes unique pour l’époque. Auguste a en sus donné un conscience politique, une fierté de nation et un destin commun à des millions de sujets. L’empire qu’il a pensé et commencé construire continuera à se développer jusqu’au Xème siècle de notre ère.

Caligula, l’empereur fou. Documentaire de Franck Ferrand pour Europe 1.

C’était donc pétrit de toute cette histoire, de ces faits marquants que le jeune Caligula, au bénéfice de sa filiation, accède au trône. Il arriva au pouvoir, sans réels conseillers ni culture politique car il a été isolé de tout du fait de ses différents exils. Se méfiant de toute la noblesse romaine et méprisant la plèbe, il n’a eu pour autre choix que de se renfermer sur lui-même. Un manque de perspectives et de hauteur dans les gestion des affaires, conjuguée à une lecture biaisée des événements et d’une société romaine bigarrée causera son échec. La décadence des mœurs, la déliquescence de l’État à travers un Sénat ignoré, les meurtres commandités et les trahisons ont ponctué son bref passage à la tête du plus grand empire depuis celui d’Alexandre Le Grand.

Choisi comme président au sein du Conseil Militaire de Transition pour sa filiation avec Idriss Déby Itno, Mahamat Idriss Déby se comporte comme son illustre père. Un mimétisme qui saute aux yeux au point que l’on se demande si nous avons à faire à un Président de la République de fait ou à un Président de transition (qui est un Président de la République faisant fonction).

Que ce soit sur le plan vestimentaire, sur les nombreux déplacements à l’étranger ou sur ses rapports avec les politiques, il y a beaucoup d’Idriss Déby Itno chez le Président du Conseil militaire de transition. L’appétence du père pour les entretiens avec les journalistes ou les discours fleuves devant des foules d’aficionados ne sont pas encore des qualités que l’on peut accorder au jeune général, mais cela ne saurait tarder… Ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ?

L’habit fait le moine

Ise-Shima (Japon). Idriss Déby Itno et les dirigeats du G7 lors de la clôture du sommet le 27 mai 2016. (Photo by Pool/Kyodo News Stills via Getty Images)

Idriss Déby Itno incarnait tellement la fonction présidentielle que certains poussaient l’idolâtrie jusqu’à qualifier ses fameux kaftans de vêtements présidentiels. Bien qu’étant une tenue couramment portée par une majorité de tchadiens au quotidien, Idriss Déby a exporté médiatiquement le kaftani. J’en veux pour preuve le sommet du G7 d’Ise-Shima  au Japon en 2016 durant lequel il était présent en sa qualité de Président en exercice de l’Union africaine. Ces photos aux côtés d’Angela Merkel, Barack Obama et autres grands dirigeants de la planète ont fait le tour du monde. Par la force des choses, le Tchad a été identifié avec cet atours. Et par la force de l’habitude, c’était devenu la signature vestimentaire de l’ancien Président de la République.

Aux premiers jours du CMT, Mahamat Idriss Déby était vêtu lors de toutes ses sorties publiques d’un treillis militaire. Puis le temps passant, il s’est certainement souvenu qu’il fallait qu’il se démarque  de cette image militarisée qui pourrait être répulsive sur la scène internationale et même vis à vis de ses compatriotes. La dernière sortie officielle en treillis date donc du 29 juin 2021 lors d’audiences accordées à un représentant de la BAD et à un commandant de Barkhane en fin de mission. Depuis lors, à chacune de ses sorties il portait une version monochrome (le plus souvent en blanc) de ce vêtement que le père appréciait tant.

Les accessoires sont les pendants naturels de l’habit… et il y en a précisément un que Mahamat Idriss Déby itno n’a pas manqué d’arborer : le fameux bâton de commandant (de commandeur ?). Il s’agissait là de l’imitation la plus flagrante de l’ancien Président de la République. Tellement flagrante qu’il l’a abandonnée au bout de quelques jours.

Un voyageur compulsif

En décembre 2016, l’hebdomadaire Jeune Afrique taxait Idriss Déby Itno de voyageur compulsif dans son classement des chefs d’Etat africain ayant effectué le plus grand nombre de déplacements à l’étranger. Notre ancien raïs caracolait en tête avec 37 voyages pour 220 000 kilomètres parcourus, soit 5,4 fois le tour de la Terre. Il devançait Jacob Zuma (30 déplacements) et Paul Kagamé (28). A cela il fallait additionner ses nombreuses tournées dans les provinces tchadiennes et ses longs séjours de villégiature à Amdjarass.

Que fait notre Président de la transition ? Une fois de plus, nous sommes en plein dans un jeu de mimétisme. Depuis le 20 avril dernier, Mahamat Idriss Déby est allé au Niger (le 10 mai), au Nigeria (le 14 mai et le 25 mai), en Angola (le 3 juin et le 16 septembre), en France (le 4 juillet), en Mauritanie (le 26 juillet), au Soudan (le 29 août) et enfin au Qatar (le 13 septembre). Il aura donc effectué depuis son accession à la tête du pays 9 déplacements à l’étranger et parcouru 43 090 kilomètres, soit 5 fois moins que son père mais dans un laps de temps inférieur de 7 mois. Il tient lieu de préciser qu’il n’est ni président de la République, ni président en exercice de l’UA. Un détail qui amplifie cette « performance ».

Toujours dans les traces du père, il y a ce séjour d’une semaine à Amdjarass entamé le 6 septembre. Durant ce périple provincial il y a rencontré des responsables administratifs mais il y a eu aussi et surtout beaucoup de conciliabules en famille, tout comme IDI aimait à le faire. Petit clin d’œil : j’espère que le journaliste de la presse présidentielle Nassour Noudjiti et sa caméra étaient dans les parages… afin peut-être de nous gratifier d’un documentaire similaire à L’autre vie d’Idriss Déby, dans lequel on voyait l’ancien Président de la République très décontracté dans un cadre bucolique.

Le maître de l’échiquier 

Les membres du CNDP reçus par Idriss Déby Itno sous un chapiteau à la Présidence de la République à N’Djaména. (Photo : Brahim Adji pour la presse présidentielle).

Le fameux CNDP (Cadre national de dialogue politique) institué en 2013 était une volonté d’Idriss Déby Itno suite aux résultats « satisfaisants » enregistrés par l’Accord politique d’août 2007 qui avait pour but de « renforcer le processus démocratique ». Le défunt maréchal recevait en se plaçant au-dessus de la mêlée ce Cadre composé de membre de l’opposition (15) et de la majorité présidentielle (15). Une manière de garder le contact et de montrer, si besoin en était, qu’il était le chef. A travers cet appareil, il avait une sorte de main mise sur les agissements des uns et des autres… ne laissant rien échapper à sa sagacité et en contrôlant le momentum politique.

A l’instar d’Idriss Déby Itno (de sa prise de pouvoir en 1990 et jusqu’en 2020), le Général Mahamat Idriss Déby a reçu tour à tour les pontes de l’opposition tchadienne et composé avec eux pour former un gouvernement de transition. Le père n’a jamais exclu ceux qui voulaient travailler avec lui, il semble en être de même pour le fils. Dès son arrivé à la tête de l’Etat, Mahamat Idriss Déby n’a pas manqué d’emboiter le pas à son prédécesseur. Le 21 avril, il s’adresse aux membres du CNDP : «il (Idriss Déby Itno) vous conviait régulièrement à des échanges directs et sans aucune contingence protocolaire pour débattre de la vie de la Nation. En vous rencontrant ce matin, nous suivons simplement l’exemple des vertus qu’il nous a enseignées ». Alors que l’ensemble des observateurs pensait que les activités de cette messe politique continueraient (en supputant notamment sur la succession de Mahamat Zene Bada, président du CNDP parti en France), Mahamat Idriss Déby surprend la classe politique en dissolvant le 5 août cette fenêtre d’échanges chère à IDI. En cela il a marqué sa différence !

Mahamat ne sera jamais Idriss

Mais même quand il veut se démarquer d’IDI, Mahamat Idriss Déby tient de lui. Cette dissolution du CNDP a donc pris ses membres et les observateurs à contre-pied… une des caractéristiques politiques du père. Ce dernier, en politicien aguerri, ne livrait que très tardivement ses intentions réelles, laissant durant une période de latence ponctuée par des rencontres qui pouvaient indiquer (expressément) quelles décisions seraient ses options. Mais très souvent au final, il allait à l’opposer de ce que pouvaient croire ses adversaires tout en les ayant laissé dévoiler leurs stratégies. Il les déstabilisaient de la sorte. Si le PCMT parvient à atteindre cette aisance à jouer avec les pions de l’échiquier, il serait alors le vrai héritier politique d’Idriss Déby Itno.

Mais voilà, si IDI est devenu le Franck Underwood du Palais rose, il le doit à son vécu de tchadien lambda. Un avantage que n’aura jamais Mahamat Idriss Déby, qui lui a grandi dans le confort et aux abords du pouvoir. Le Maréchal avait pour lui son enfance passée à courir derrière les dromadaires dans son Ennedi natal, ses années d’écoliers entre Biltine, Faya, Abéché et Bongor, sa formation militaire à N’Djaména, sa vie sociale passée entre Mardjandafack et Farcha avec des quidam de tous horizons, ses années d’étudiants en France et surtout son engagement dans le maquis des FANT. Cet itinéraire de vie a forgé Idriss Déby Itno, sa manière de voir le monde, le Tchad, les Tchadiens et a construit le politicien qu’il était. En cela, Mahamat Idriss Déby ne sera jamais Idriss Déby Itno. Vouloir ressembler au père (surtout à un père dont le destin sort de l’ordinaire) est somme toute logique. Mais se construire en tant qu’homme public nécessite des singularités qu’il devra cultiver si réellement il a des ambitions politiques qui dépassent la transition en cours.

Le miel du pouvoir

La constitution du pouvoir et le jeu mystificateur qui y est lié est « un balancement continue (qui) s’opère entre la règle du pouvoir souverain et les gestes qui le réalisent, les actes qui le rendent visible, le démontrent et par là même démontent l’ordre théorique ; il y a un permanent jeu de miroir entre la personnalité vécue du souverain (vécue par lui-même et par la société qui s’exprime en lui et sur laquelle il imprime sa marque) et l’idée ou représentation du souverain en tant que personnification de l’ensemble social définissant sa maîtrise de lui-même et de l’espace géopolitique qu’il domine. » nous explique Marc-Henri Piault (1933-2020) dans son essai aux allures encyclopédiques, L’Homme (Le Miel du pouvoir et le couteau du sacrifice. In: L’Homme, 1975, tome 15 n°1. pp. 43-61). L’anthropologue français démontre que pour être un chef il faut se présenter, penser et agir comme tel. L’actuel Président du CMT applique cette théorie à merveille pour l’instant. Il vêt le costume présidentiel, agi comme tel, nourri le protocole qui l’entoure afin d’ancrer son image dans le subconscient de ses compatriotes. Une manière de faciliter son acceptation lorsque viendra le moment charnière de franchir le pas. De se prononcer sur une éventuelle candidature à la magistrature suprême.

Chérif Adoudou Artine (@fortius0)

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