Manany au pied du mur

Le Dialogue national inclusif comptera un opposant estampillé diaspora de plus : Abakar Adoum Manany. De retour à N’Djaména après « 17 ans d’exil », il prône l’unité des Tchadiens. Mais un fait est sûr, le « Byron conquérant » n’a pas posé ses pénates à N’Djaména pour faire de la figuration.

« 17 ans d’exil » disent-ils. Ce retour à la terre natale d’Abakar Adoum Manany m’a fait penser au retour d’exil (par devoir celui-là) d’Alphonse de Lamartine. Ces longues années passées loin des siens a fait naitre chez le diplomate un amour encore plus exacerbé pour son pays, la France. Il a brillamment exposé ce spleen dans son poème Milly, ou la Terre Natale en 1830.

A l’heure de passer sa première nuit auprès des siens, l’incipit de cette célèbre stance traverse certainement l’esprit de Manany.

« Pourquoi le prononcer ce nom de Patrie ?

Dans son brillant exil mon cœur en a frémit ;

Il résonne de loin dans mon âme attendrie,

Comme les pas connus ou la voix d’un ami. »

Incipit de Milly, ou la Terre Natale d’Alphonse de Lamartine (1830)

Le rapprochement entre Manany et Lamartine ne se limite pas uniquement à ce retour sur ces terres d’enfance . De toute manière si je voulais en faire le seul élément de rapprochement entre les deux, ma démonstration tomberait très vite à l’eau car la (ou les) raison(s) de leurs exils respectifs sont totalement opposée(s).

Non, je souhaite plutôt parler de personnalités et de destin politique. Vous remarquerez que « personnalité » est au pluriel et que « destin » est au singulier. Tout simplement car celui de l’ancien Secrétaire d’ambassade français en Italie est connu. Il ne s’agit plus pour moi de le disséquer, mais juste de le prendre en exemple.

Il doit trouver d’autres qualités

Vivant de sa passion, le prolifique poète et dramaturge du Second Empire a tout abandonné pour s’engager en politique à la veille d’une des périodes les plus incertaines de l’histoire de France, qui a vu en moins de 20 ans se succéder l’autoritarisme de Napoléon III, l’attentat d’Orsini, la guerre prussienne ou encore la révolution républicaine pour ne citer que ces faits. Pour résumer, on pourrait dire qu’en défendant les idées de la Monarchie de juillet (favorables à la Maison d’Orléans), Lamartine a été balayé par les idées bonapartistes et complètement écarté de la vie politique suite à sa défaite à l’élection présidentielle contre Napoléon III (devenu Louis Napoléon Bonaparte) en 1848. Toutes proportions gardées, la scène politique tchadienne de 2021 dans laquelle Manany arrive est tout aussi incertaines (si pas plus) que celle du Second Empire français.

Amoureux de lettres, ayant fréquenté les grands ce monde, jouant de son entregent pour satisfaire ses amis influents, vivant de sa passion pour l’aviation (il y a du Lamartine dans tout cela), Abakar Adoum Manany, en décidant de rentrer au Tchad dans un but purement politique, est à un tournant de son parcours d’homme public. Dans ses prochaines luttes, il devra faire preuve de qualités autres (plus en phase avec les spécificités locales) que celles qui lui ont permis de devenir en moins de 2 décennies cet homme écouté et respecté par les cercles de réflexion d’Europe et d’Amérique du nord. « Le réalisme politique a ses règles » disait-il après sa rencontre avec le Président du Conseil militaire de transition, Mahamat Idriss Déby, à Paris le 11 novembre dernier. Une formule qu’il devra faire sienne.

Engagement et position politiques

Son « vieil ami », le philosophe et réalisateur Bernard-Henri Lévy le décrivait en mai 2019 comme un homme affable, très au fait des questions de géopolitique internationale qui se trompe rarement lorsqu’il parle de l’Afrique. « Ce visage émacié, cet air de fierté bédouine inentamée par le raffinement occidental, le même port de seigneur des sables, mélancolique et aux aguets (…) que le Commandant Massoud » ajoutait-il en sus. Cette image lyrique d’Abakar Adoum Manany résistera-t-elle à l’impitoyable et très terre à terre vie politique tchadienne ? Outre ses amitiés occidentales, le pilote de ligne formé à Fort Worth dans le Texas peut-il compter sur des alliés de poids, sur une base populaire dans ce nouvel univers qu’il s’apprête à intégrer ? Ou alors il est ce facteur de poids que certains attendent pour se lancer dans cette transition et viser très haut ?

Autant Alphonse de Lamartine avait cette particularité d’être aussi connu pour son œuvre littéraire que pour ses positions, son engagement et ses actions politiques. Autant Abakar Adoum Manany est, pour le moment, plus connu pour ses affaires florissantes que par son action politique (récente).

Sur son engagement, je ne peux (pas encore) me prononcer… car il était facile depuis Paris ou Abou Dhabi de tancer Idriss Déby et ses longues années de pouvoir. Sur ses convictions, seule la tournure des évènements et le temps nous indiqueront si elles sont profondes, motivées par le devenir de notre pays et l’amélioration des conditions de vie de nos compatriotes. Si les choses se compliquent et que Manany repart s’opposer à la manière dont le pays est géré à partir des salons parisiens et des palaces dubaïotes, nous sauront alors que ce n’était qu’un aventurier politique de plus.

Et sa position politique ? A-t-elle changé depuis la mort de l’ex-président Idriss Déby Itno (qu’il a servi comme Conseiller spécial jusqu’en 2008) ?

Aux lendemains de l’élection présidentielle du 11 avril 2021, Abakar Adoum Manany, se confiant au magazine le Point, prophétisait sur fond de réélection d’IDI que « Le Tchad rempile pour l’enfer ». Au vu de son retour et de son appel à l’unité du Tchad répété devant journalistes, amis, familles et curieux ce samedi 11 décembre, l’enfer a visiblement été évité. Mais il est quand même difficile de croire que l’homme est de retour au Tchad pour soutenir le successeur anticonstitutionnel de son ennemie politique d’hier.

Le triumvirat de la vie politique

Mon souhait le plus profond est que le séjour d’Abakar Adoum Manany soit le plus long possible. Au-delà du Dialogue inclusif, au-delà du referendum constitutionnel, au-delà des premiers scrutins.

Opposé à Mahamat Idriss Déby, il incarnerait une nouvelle voie pour une bonne frange de Tchadiens, contrebalançant ainsi la seule opposition crédible à une candidature de Mahamat Idriss Déby à la présidentielle, à savoir celle de Succès Masra. Le leader des Transformateurs trouverait alors face à lui une personne qui parlerait son langage, userait des même codes politiques et communicationnels que lui et ayant le même aplomb, la même verve. J’espère que sur ces 2 derniers points, il ne me fera pas mentir.

 Manany formerait alors avec Masra et Déby fils, le triumvirat de la vie politique tchadienne. Ce trio qui animera un landerneau vieillissant et statique en « disruptant » ses us surannés… pour enfin tourner la page des Kebzabo et compagnie.

Pour paraphraser Alain Minc, Déby serait alors « le médiocre de génie », Masra une sorte de « Falstaff résistant » et enfin Manany, un « Byron conquérant »

Chérif Adoudou Artine (@cherifadoudou)

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