Réhabiliter HH

Le symbole lourd de sens que représente Hissein Habré doit être pris en compte par le CMT et le gouvernement pour donner de la substance au processus de réconciliation. Pour cela il faut réhabiliter l’ancien Président de la République décédé ce mardi  24 août. Le message de ce geste : seul le pardon peut nous offrir des lendemains plus radieux.

Quand l’Afrique du sud post-apartheid avait instauré en avril 1996 sa Commission  de la vérité et de la réconciliation, c’était dans l’unique de but de clore le long chapitre de la discrimination à l’encontre des populations noirs afin de permettre une réconciliation nationale entre les victimes et les auteurs d’exactions. Il aura fallu toute la sagesse d’un Nelson Mandela au pinacle de la reconnaissance et de la respectabilité mondiale pour mener à bien cette opération de sauvetage d’un pays qui était clivé plus que jamais.

Cet exercice d’épanchement et de confrontation entre bourreaux et victimes (d’avril 1996 à octobre 1998) a officiellement mis fin aux rancœurs.

Dans le même ordre d’idée, le Rwanda post-génocide dirigé par Paul Kagamé a imaginé les « gatchatcha », ces tribunaux communautaires villageois. Parsemés aux quatre coins du pays, ces cours sans condamnation permettaient là encore aux belligérants de la crise de 1994 d’affronter leurs regards, de donner leurs versions des faits, de s’expliquer pour qu’enfin le pardon puisse s’installer entre les ennemis.

« Au moment où l’on a lancé l’idée des Gacaca, 130 000 prisonniers croupissaient depuis des années en prison. On estime qu’il aurait fallu 200 ans à la justice rwandaise pour tous les juger. »

Habré, un symbole fort

Que ce soit en Afrique du sud ou au Rwanda l’exercice n’aura pas été simple. Des débordements ont eu lieu… un cœur déchiré étant si imprévisible.

Chez nous, matin, midi et soir nous parlons de pardon et de réconciliation (il y a même un ministère à cet effet) mais nous n’arrivons pas à saisir une occasion tombée du ciel pour rendre un tant soit peu tangible cette idée (qui par ailleurs piétine). Le décès ce mardi 24 août 2021 de l’ancien Président de la république Hissein Habré est cette obole que nous aurions dû saisir sans hésiter. Le CMT et le gouvernement, au lieu de rester laconiques (voire évasifs) sur la question des obsèques officielles (inhérentes à la réhabilitation des droits du défunt), auraient dû utiliser cette mort pour faire parler à titre posthume Hissein Habré. Lui faire dire que sa réhabilitation en tant qu’ancien chef de l’Etat est une preuve que la page peut être tournée par et pour tous les Tchadiens.

Les rancœurs ont une limite marquée par la mort

Condamné pour crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de tortures par les Chambres extraordinaires africaines en 2016 (charges confirmées en appel en 2017), le fondateur de l’ancien parti unique, l’UNIR, a purgé sa peine à perpétuité. Il a payé sur terre pour les méfaits qui lui ont été reprochés. Il est par conséquent quitte avec les personnes ayant porté plainte contre lui et avec la société qui l’a jugé.

En guise de symbole, en guise de geste ultime de pardon, afin d’essayer d’exorciser ces haines qui habitent les cœurs des uns et des autres, pour que tous les Tchadiens comprennent que les rancœurs que nous pouvons nous vouer de notre vivant ont une limite marquée par la mort. Pour toutes ces raisons, Hissein Habré doit être réhabilité si cela est encore possible. Les honneurs dus à un ancien chef d’Etat doivent lui être accordés – jours de deuil, obsèques officielles, épitaphe lue par une éminence tchadienne, etc. Pour son inhumation, il est malheureusement trop tard, car il été enterré ce vendredi 27 aout au cimetière de Yoff, près de Dakar.

Dans cette parenthèse transitoire durant laquelle nous comptons sur un dialogue national inclusif pour réconcilier tous les Tchadiens, il ne serait pas vain d’utiliser cette figure incontournable de l’histoire de notre pays pour faire le deuil de nos rancœurs. Il ne serait pas usurpé de pardonner à celui qui a endeuillé tant de familles tchadiennes pour donner une sorte de régénérescence à ce processus de réconciliation encore balbutiant, première étape des nombreuses qui nous attendent pour sortir de cette zone grise institutionnelle dans laquelle nous sommes depuis le 20 avril 2021.

Chérif Adoudou Artine (@fortius0)

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