Virez Déby et vous perdrez le Tchad

En 2021, enlevez Déby du pouvoir et ce pays deviendra invivable.  Pourquoi ? En 2021, il y a zéro alternative à Idriss Déby Itno et ce pour des raisons profondes : le Tchad n’est pas le Burkina (cf. 2014), le Tchad est un pays aux spécificités complexes. Le gouverner n’a rien d’une romance.

Virez Déby du pouvoir et c’est le Tchad que vous perdrez. Cette phrase en choquera certains. En énervera d’autres. Me vouera même aux gémonies pour une autre frange. Mais telle est ma conviction.

Regard rétrospectif pour que mes lecteurs comprennent pourquoi je pense cela.

1991, le Président somalien Mohammed Siyaad Barré, qui tenait le pays d’une poigne de fer depuis 1969, a été chassé du pouvoir par ses opposants politiques. Dès lors, comme l’explique le journaliste Stephen Smith, ‘’le pays est tombé sous la gouverne de seigneurs de guerre sans idéologie, ni agendas politiques’’. Durant des années, des Somaliens éberlués et le monde ont assisté au morcellement d’un pays à l’histoire riche et au potentiel aurifère énorme que se sont disputés Portugais, Italiens ou encore Anglais lors de la conquête coloniale. Cette guerre avec en toile de fond l’opposition sanglante entre Ali Mahdi Mohamed (qui a succédé à Syaad Barré) et les factions armées du Général Mohamed Farrah Aïdid était en fait ‘’une rivalité entre clans’’, deux clans qui ont pris en otage tout un peuple durant plus d’une décennie jusqu’à ce que le pouvoir tombe en 2006 entre les mains de forces armées islamistes, l’Union des tribunaux islamiques. (UTB). Quelques présidents se sont succédés (la fameuse alternance) à la tête d’un pouvoir affaiblie et d’un pays morcelé.

2011, Nicolas Sarkozy et son ami Britannique Tony Blair ont décidé, ‘’pour répondre à l’appel de la rue libyenne’’ d’éliminer Mouhammar Khadafi, tout puissant guide la révolution depuis son putsch militaire contre le roi Idriss Ier en 1969. Il avait promis de ‘’reverdir le désert’’, à défaut d’y être arrivé, il a procuré à ses compatriote, après 20 ans d’une politique économique oscillant entre marxisme et libéralisme, un niveau de vie quasi sans égal dans la région. Mais voilà, depuis que l’OTAN est venue libérer la Libye du joug de Kadhafi,  depuis plus de 10 ans, Benghazi, Missrata ou autre Sebha vivent au son des canons et sous le joug de chefs locaux. Ce pays a implosé, cette Jamahiriya qui finançait l’Afrique est devenue l’antichambre de tous les trafics, le poste relai de toutes les mafias…

Ces résumés des 30 dernières années somaliennes et des 10 dernières années libyennes sont éloquents. La Somalie ressemble en beaucoup de points au Tchad (je n’entrerai pas dans ces aspects ethno-géographiques que je ne maîtrise pas, mais je dirai tout simplement que j’ai connu en Belgique une famille Guédi, des Somaliens, qui avait les traits physiques de la grande famille Guédi que nous connaissons au Tchad (peut-être juste une coïncidence). La Libye est notre voisine. Ceci devrait nous ouvrir les yeux, devrait laisser place en nous à plus de sagesse, plus de prudence sur les voies que nous souhaitons emprunter.

Cette fougue revendicative est compréhensible, ces aspirations à plus de liberté sont naturelles, cette volonté de changement peut avoir tout son sens s’il y a de réels alternatives. Et non pas juste vouloir ‘’le changement’’ parce qu’il faut changer, juste parce que la rue burkinabé l’a fait en 2014, juste par mimétisme. Dans le cas de figure actuelle nous avons le pragmatisme aguerri d’un vieux politico-militaire que certains de nos compatriotes, loin d’être les plus nombreux, souhaitent faire partir. Pour quelle offre politique en face ?

Il y a ce néophyte rêveur qui romance le Tchad et pense que la gestion du pouvoir dans notre pays est un soap-opera. Un homme qui n’a jamais été ne fut-ce que chef de carré. Un homme, aussi brillant soit-il, qui ne connaît pas la complexité de ce pays, au point de l’imaginer lisse et lisible. C’est tout à son honneur d’offrir du rêve à des jeunes femmes, des jeunes hommes, des enfants qui sont l’avenir du Tchad. Et parce que c’est l’avenir, chaque décideur politique doit y penser au quotidien, agir pour renforcer sa citoyenneté,  assurer son éducation, sa santé et aplanir ses doutes quant à son entrée dans la vie professionnelle.

Mes Tchadiens, sortons du brouhaha qui nous empêche de nous entendre, peut-être même d’entendre les cris de désolation de certains. Respirons un bon coup et pensons à notre avenir immédiat et à celui à plus long terme de nos enfants et de nos jeunes sœurs et frères. Personne ne voudrait les voir vivre en exile ou vivre chez eux en rasant les murs, non pas pour aller à l’école, mais juste pour aller chercher de quoi se mettre sous la dent. Ces scènes de 1979 que nous racontaient nos parents (et pour certains des bribes de souvenirs), je ne les souhaite à aucun tchadien.

En 2008, les rebelles ont eu le dessus sur le Président Idriss Déby Itno dans l’est du pays, puis à Massaguet…jusqu’à l’acculé à Djambal Bahr, dans son palais présidentiel. C’est la mésentente (résultat de la soif immédiate pour le pouvoir) qui a fait rebrousser chemin à ces ‘’hommes épris de liberté’’ (eux aussi). Si le Président de la République avait cédé aux sirènes françaises qui lui conseillaient de lâcher le pouvoir, les factions qui s’étaient coalisées contre lui auraient transformé N’Djaména, dans un premier temps, et le reste du Tchad, ensuite, en un champ de bataille qui aurait rappelé aux plus âgés l’année 1979.

Nous souhaitons que les choses évoluent ? Elles évolueront, laissons-les évoluer…à leur rythme. Ne cherchons pas à aller trop vite car, comme ma  défunte mère le disait avec beaucoup de sagesse : ‘’Tidorou’l zayd, tamchou tago fil sadayid’’

Chérif Adoudou Artine

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