La politique africaine

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Discours du 11 août : de quels héros parle le PCMT ?

D’emblée on comprend que celles et ceux qui rédigent les allocutions du PCMT n’ont pas cette érudition, cette culture générale et ce sens de la formule nécessaires qui aident à faire d’un homme politique un tribun de la trempe de Fidèle Castro. Les spins du Palais rose cantonnent plutôt leur patron à la morosité d’un Harry Truman.

Dès son incipit, on sentait que cette allocution allait être un long chemin de croix, tant pour celui qui la récitée que pour nous, auditeurs, téléspectateurs ou lecteurs à posteriori. Qu’il est loin le temps des envolée lyriques et des formules qui vous retournaient en quelque minutes une salle hostile. Qu’ils semblent loin ces passages homériques rédigés par Dieudonné Djonabaye ou Abdoulaye Ngardiguina pour Idriss Déby Itno.

Morceaux choisis

Avant de passer au décryptage de ce qui est une entorse à l’histoire, voici 3 passages extraits du discours du PCMT qui reflètent un manque d’imagination et de culture politique.

« Des moments difficiles devant lesquels, notre Peuple a su se montrer résilient. »

« Résilience » a été utilisé à 2 reprises dans ce discours. Ce mot devenu passe-partout, pour tenter d’expliquer aux gens qu’ils doivent supporter même l’insupportable. Ce mot à connotation négative est (dans le vocabulaire politique et même en entreprise) désormais présentée comme une prouesse. Vanter la résilience c’est féliciter les gens d’accepter de vivre dans des conditions déplorables. Il est désormais asséné comme une qualité indispensable à l’Africain des années 2020.

« Face à chaque obstacle, notre Nation a trouvé la force nécessaire pour surmonter, avancer et suivre la trajectoire de son destin. »

Le Tchad n’a surmonter aucun des obstacles qui se sont présentés à lui. Il se désagrège depuis la fin des années 1960 sans que nous ne sachions jusqu’où nous dégringolerons ?

« Ensemble, nous avons pu franchir un important palier dans l’évolution du processus de transition et nous devons maintenir le cap. »

Il est dommage que 62 ans après, nous continuons à parler de transition, de paix et non d’éducation, de sciences, de techniques ou de nos succès économiques. Cette situation socio-politico-économique n’est pas de votre faute cher PCMT, mais votre discours devrait transcender et non déprimer, surtout pour la célébration de la fête nationale. –

Quels héros ?

« Pour que notre pays jouisse de son droit à l’autodétermination, que des luttes ont été menées. (…) Je salue vivement la mémoire de ces héros, connus ou inconnus, qui ont su allumer la flamme de l’espoir qui continue d’éclairer la marche du Tchad indépendant et souverain. »

De quelles luttent parlent-ils ? De quels héros parlent-ils ? (Ils car je désigne les personnes qui ont rédigé ce discours)

Veulent-ils parler de François Tombalbaye, Jean Baptiste, Toura Ngaba ? Ils étaient juste des Tchadiens moulés par la puissance coloniale pour continuer l’œuvre commencée au début des années 1900 par l’occupation militaire du Tchad. Nous reviendrons plus loin sur les « héros » en question.

Si lutte pour l’indépendance il y a, nous la devons à plusieurs causes totalement extérieures au Tchad. Sans vouloir enlever quoi que ce soit à qui que ce soit, l’indépendance du Tchad (comme celles de certains autres pays africains) est un fruit tombé du ciel. Ce sont les circonstances (concomitances de plusieurs évènements) qui rendaient cette souveraineté indéniable. Il suffit juste de retourner dans nos ouvrages d’histoire de collège pour se rappeler de cela. Je dirais même pour appuyer mon propos que le Tchad a bénéficié d’une décolonisation plutôt que d’une indépendance. Algériens, Mozambicains, Africains du sud, eux… peuvent se targuer d’avoir arraché leur indépendance.

Causes extérieures

Différents types de mouvements menés sur le moyen et le long terme ont été initiés par les têtes pensantes des pays colonisés. Il y avait les luttes armées, comme en Algérie ou au Mozambique une vingtaine d’année plus tard. Mais il y aussi les luttes intellectuelles menées dès les années 1930 au Ghana ou au Kenya et dans les années 1950 au sein des colonies française. Cette manière de réclamer l’indépendance n’a pas porté ses fruits immédiatement et ses effets n’étaient pas isolés. Ce réveil des élites à l’autodétermination s’est conjugué avec 3 causes bien distinctes.

1)   La première cause est le changement de la politique internationale des États-Unis.

Le gouvernement américain de Francklin D Roosvelt a donné une impulsion aux mouvement d’indépendance. Ce dernier, longtemps privé de certains marchés, estimait que les défaites française et dans une moindre mesure anglaise face à l’Allemagne leur enlevaient toute crédibilité pour conserver un empire colonial.

2)   La seconde est économique. Les villes africaines sont devenues des centre de production, ce qui a permis à certains africains de bénéficier d’un pouvoir d’achat encore inimaginable avant les années 1940.

3)   La 3ème raison est liée aux conditions sociales des Africains

La participation de soldats africains à la 2ème guerre mondiale a permis à des populations de côtoyer des sociétés qu’ils n’auraient jamais pu connaitre sans leur passage sous drapeau. En Europe ils ont appris (pour la plupart d’entre-eux) à lire et à écrire et ont eu l’occasion d’observer les libertés des habitants de la métropole. Cette guerre mondiale a également permis aux Africains d’être des acteurs économiques d’importance dans la logistique de la guerre. Du fait du quadrillage des sous-marins allemands dans l’Atlantique, les alliés ont utilisé les villes portuaires africaines pour construire des petites unités industrielles qui ont été à l’origine de la création des premiers syndicats en Afrique francophone. Il est impossible de parler de cet épisode de l’histoire récente sans conseiller de lire Les petits bouts de bois de Dieu, roman de Sembène Ousman qui raconte comment la vague syndicaliste s’est rependue en Afrique.

L’éveil sur le monde et la prise de conscience syndicale ont été des mouvements avant-coureurs aux indépendances africaines.

C’est peut-être de ces héros là et de ces luttes là que parlent les prêtes-plume du PCMT. Mais alors, il fallait les citer et non nous laisser dans notre ignorance. Cela aurait donner un peu de relief à un discours qui ne restera pas dans les annales.

Chérif Adoudou Artine