La politique africaine

Parce que la politique est le point de départ de tous les grands changements de la société.

Deux mondes

Alors que caciques du pouvoir, ex rebelles ou encore membres de la société civile se chamaillent toujours sur des questions de procédures au Palais du 15 janvier, une partie de la jeunesse tchadienne est oppressée par l’appareil sécuritaire du Conseil militaire de transition. Tel pourrait être le résumé de la vie politique tchadienne.

La philosophie de Platon, du moins celle développée dans L’allégorie de la Caverne, suppose qu’il y a 2 mondes. L’un sensoriel. Et l’autre celui des idées. Ces deux mondes se côtoient alors que l’un représente la réalité et l’autre l’illusion.

La professeure de philosophie Geneviève Trottier vulgarise parfaitement cette symbolique platonicienne dans un article (La représentation de la réalité selon Platon) daté de 1997 : « Le monde sensoriel est en quelque sorte une illusion, une incarnation imparfaite. Il n’est en fait pour Platon que de pâles ombres qui dansent sur un mur, vides de sens sans que les hommes s’en rendent compte ni ne cherchent à aller plus loin. » L’essentiel , pour cet anti sophiste est « le monde des idées, où les représentations sont plus abstraites, difficiles à atteindre, mais parfaites. On a alors atteint la perception du bien, la vérité vraie… » poursuit-elle.

En simplifiant cette allégorie et en la projetant à la politique tchadienne, on constate que nous avons le monde des idées, que peuvent représenter à terme Les Transformateurs et leur pragmatisme d’un côté et le monde sensoriel joué par l’outil politique du CMT, le MPS et son appétence pour la manœuvre.

L’ancien Tchad

Bien que cette litote de Platon ne soit parfaitement coordonnées aux idées énumérées en infra, dans les grandes lignes, et pour le moment, nous avons à faire à 2 approches, qui tôt ou tard, s’affronteront sur le terrain politique.

Deux Tchad s’illustrent en simultané, chacun à sa manière. D’un côté l’ancienne version, celle qui a mis à genoux notre pays en confisquant le pouvoir pendant plus de 30 ans et qui souhaite que nous rempilions pour ce même système. Pour ce faire, elle a donc organisé un Dialogue nationale inclusif qui se veut souverain afin de soi-disant réconcilier les Tchadiens.

Depuis le 20 août dernier, date de lancement du dialogue, on a vu resurgir toutes ces incuries caractéristiques de cette ancienne version. Tout a commencé avec l’adoption du règlement intérieur de ce DNI, pris en otage par un CODNI illégitime à ce stade de la procédure. Celui-ci a fait preuve de ruse dans sa rédaction en amont de l’avant-projet de règlement intérieur en éludant, par exemple, dans son article 36 la possibilité que le vote puisse se dérouler à bulletin secret. Avec ce mode de décision, il n’y aurait pas eu de vague ni de contestation. Mais voilà, cet ancien Tchad n’aime pas la transparence, il préfère les manigances, les intrigues, les calculs politiques, les manœuvres d’appareil, la confusion… C’est son ADN, il ne pourrait s’en départir, il ne pourrait survivre sans, pour la simple et seule raison qu’il a grugé celles et ceux qu’il était censé servir. Ne lui reste plus donc que ces méthodes de morfalous politiques pour continuer sa route (sinueuse s’il en est, car elle est jonchée de rebellions, de morts, etc.).

Sans les perdiems

Loin des quolibets des premières heures, le parti présidé par Succès Masra est à l’heure actuelle la seule alternative crédible (résonnance, capacité de mobilisation, propositions et positionnement par rapport au DNI) au MPS (donc au CMT). Même si l’offre politique ne laisse pas un grand choix, les jeunes mais aussi tous les autres, celles et ceux qui espèrent vivre, comme on le dit de manière triviale, de leur sueur se tournent vers ce parti qui ne promet qu’une chose, la justice sociale. Soit l’antithèse de ce que les Tchadiens vivent au quotidien. Par dépit ou par adhésion, ces femmes, ces hommes, ces adolescents ont laissé leurs modestes habitations inondées, abandonné leurs rues boueuses et pris le risque de se faire tabasser, gazer, écrouer par des hommes en uniforme… le tout sans promesses de perdiem pour aller soutenir la seule opposition active du pays et écouter les discours d’un homme qui cultive une image de chef. En effet, Succès Masra ne lésine pas sur les signes extérieurs de son leadership en cultivant un physique affuté, en arborant des vêtements presque toujours porteurs d’un message et surtout en se déplaçant dans des véhicules qui le positionnent au-dessus de la mêlée, du moins au niveau de ses adversaires. Il ne laisse rien au hasard et s’adonne à ce jeu mystificateur lié au pouvoir, « un espace continue entre sa personne et le pouvoir géopolitique (qu’il souhaite) dominer » selon le thèse développée par l’anthropologue Marc-Henri Piault dans Le Miel du pouvoir et le couteau du sacrifice (1975). En cela, il marque sa différence des autres opposants politiques.

Ses harangues simples, limpides et réalistes plaisent désormais aux Tchadiens… même si pour l’instant cette popularité ne semble pas dépasser la ville de N’Djaména. Mais « (…) à l’image de toute vague, les débuts de la vague politique sont imperceptibles. » expliquait Dominic Desroches, un autre philosophe, mais plus contemporain que Platon celui-là.

Les évènements de ce vendredi 2 septembre (et qui se poursuivent encore ce samedi) ne représentent qu’une étape de plus dans la longue marche de ce parti politique. Il rencontrera d’autres achoppements, d’autres adversités, des crises internes mais c’est à l’aune de ces obstacles qu’il se renforcera.

Le mouvement « du balcon de l’espoir » a déjà dépassé l’étape de l’imperceptibilité médiatique. Il est désormais dans cette phase de sa stratégie où il doit grandir en nombre, dans l’espace et avec des momentum médiatiques plus fréquents (les médias mainstream et non Facebook) et développer des idées plus précises sur 1) son idéologie politique et 2) sur le mode de financement de ses propositions. Il se rapprocherait alors de cette idée du 2ème monde de Platon qu’un large pan de la population attend.

La politique tchadienne verra tôt ou tard 2 mondes s’affronter. 2 paradigmes. L’ancien qui souhaite se maintenir par le biais de ses modes de fonctionnement opaques et cette vague de jeunesse emplie d’espoir qui compte sur un politicien dans sa phase ascendante.

Chérif Adoudou Artine