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Niger : les acteurs de la crise

Dans ce que l’ont peut désormais appeler la crise nigérienne, quelles sont les parties impliquées, celles qui joueront un rôle dans les semaines à venir ?

Oui c’est la chienlit ! Depuis 2020, les présidents élus démocratiquement tombent comme des dominos dans cette ceinture instable qu’est devenue la bande sahélienne depuis la chute de Mouamar Khadafi en 2011.

Suite au putsch des militaires nigériens, confirmé dans la nuit de mercredi à jeudi, les évènements se sont accélérés. Entre la posture très offensive de la CEDEAO qui menace, les mots forts de la France qui condamne et une communauté internationale qui lui emboite le pas, qui sont les principaux acteurs, ceux qui joueront un rôle dans les prochaines semaines afin de trouver une issue au coup d’état du général Abdourahman Tchiani ?

3 acteurs principaux, 3 acteurs directes et 3 acteurs périphériques

L’acteur principal

Le Niger, bien évidemment

L’acteur central de la crise se compose de 3 sous-acteurs : le CNSP, l’ancien président de la République, Mohamed Bazoum et le EIGS.

CNSP

Malgré l’allocution prononcée par le colonel Amadou Abdaraman, porte-parole du CNSP (Conseil national pour la sauvegarde la patrie), ce jeudi 28 juillet, les raisons et les objectifs des putschistes ne sont, même 5 jours plus tard, pas très limpides. De leurs positions futures par rapport à leurs « partenaires internationaux » dépendra certainement la suite des évènements. S’ils décident par exemple d’être expéditifs et de rompre tous liens avec la France et les USA, ces derniers ne resteront certainement inertes. La coopération militaire, et les intérêts économiques des uns et des autres seront au centre des enjeux.

Mohamed Bazoum

L’ancien président la République nigérienne pour sa part espèrera jusqu’au bout que ses soutiens (ou du moins ceux qui soutiennent l’ordre constitutionnel des choses) le remettent en selle. Il a d’ailleurs refusé de signer une démission qui aurait formalisé l’action du 26 juillet.

L’EIGS

L’organisation militaire djihadiste dirigée depuis 2019 par le calif Abou Al-Barra Al Saharaoui est active dans la zone des 3 frontières et tient le sud-ouest nigérien (Tilaberi, Maradi, Dogondoutchi) et une partie du nord (Tilia). L’EIGS « prend de l’ampleur en remportant bataille sur bataille contre les mouvements touaregs et le JNIM, accumulant un butin considérable et affaiblissant durablement le GSIM dans la région de Menaka » selon les propres termes de l’ancien président Mohamed Bazoum.

Les djihadistes profiteront ils de la situation pour renforcer leurs positions et peser dans le futur du pays ?

Les acteurs directs

La CEDEAO

La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, qui semble dépassée par ce 4ème coup de force (6ème en fait si on compte les coups dans les coups au Mali et au Burkina), n’a pas lésiné sur les mots au lendemain de la confirmation du leadership du général Abdourahman Tchiani.

Au sein de l’organisation sous régionale, il y a également 2 courants : les 3 pays suspendus (Mali, Guinée et Burkina Faso) et les autres qui s’aligneront sur les décisions de la conférence des chefs d’Etat, l’organe décisionnaire. Réunis dimanche 30 juillet à Abuja au Nigéria, les 11 ont décidé d’une série de sanctions et brandit la menace d’une intervention militaire si l’ordre constitutionnel n’est pas rétabli dans un délai de 7 jours.

Les pays suspendus pour le part ont, ce lundi 31 juillet, affirmé leur solidarité avec les nouveaux tenants du pouvoir au Niger en menaçant que « toute intervention militaire au Niger s’assimilerait à une déclaration de guerre » contre eux.

La France

Emmanuel Macron a convoqué une Conseil de défense et de sécurité national ce samedi 29 juillet consacré à la situation au Niger. Il est à rappeler que la France est présente dans ce pays avec un contingent de 1 500 hommes qui, officiellement, forment l’armée nigérienne et fait face aux différents groupes terroristes.

Si la France est s’implique tant dans cette crise, c’est qu’il en va de son influence dans cette partie de l’Afrique. Boutée hors de Centrafrique, du Burkina Faso et du Mali, l’Hexagone encaisserait très mal un 4ème affront, qui en plus bénéficiera à la Russie (vers laquelle se tournera probablement le général Tchiani). Cette présence française au Sahel est capitale pour un pays en perte de vitesse sur la scène internationale.

Une deuxième sujet inquiète les Français, à savoir les 3 mines d’uranium exploitées par Orano (Ex Areva) dans le nord du Niger. Ces gisements fournissent près de 20% des importations françaises. Sécurisées pour l’instant par 300 soldas nigériens, elles pourraient être nationalisées si le pouvoir en place parvient à nouer des coopérations étrangères pour continuer l’exploitation.

Le Tchad

Invité à participer au sommet de la CEDEAO en sa qualité de membre observateur, le président de transition tchadien, Mahamat Idriss Déby, s’est en sus proposé pour assurer la médiation. Il s’est à ce titre rendu à Niamey où il a rencontré Abdourahman Tchiani et Mohamed Bazoum.

Pourquoi est -ce que ce pays qui n’est pas membre de la CEDEAO a été sollicité et endosser le costume de médiateur ?

Il y a d’abord une explication géographique qui peut s’avérer stratégique si les menaces de la CEDEAO d’intervention militaire se confirmaient ; car le Tchad et le Niger partagent une frontière longue de 1 174 kilomètres, du lac Tchad au sud jusqu’à la frontière libyenne au nord. Après les menaces de la CEDEAO envers le Niger, aucun dirigeant du groupe des pays d’Afrique de l’ouest n’aurait été le bienvenu. C’est pour cette raison que le fils d’Idriss Déby a été sollicité.

La seconde raison est purement politique. Mahamat Idriss est quelque part redevable à Paris en ce sens qu’il a été « installé » par Emmanuel Macron. Il ne doit, ensuite, qu’à Paris de garder sa position et de s’être soustrait aux sanctions de l’UA. De là à penser qu’il est mission pour Macron (qui doit préserver les intérêts français dans la région), il n’y a qu’un pas.

La diplomatie de la guerre est la 3ème raison qui peut expliquer le rôle du président tchadien dans cette crise. Si son prédécesseur était devenu indispensable à la France, c’est parce qu’il a su se rendre utile en envoyant des militaires dans un Mali en feu au début des années 2010. Cet appel du pied de la CEDEAO, conjuguée à cette supposée mission commanditée par Paris est une aubaine pour Mahamat Idriss Déby qui ne se privera pas de jouer de cette carte. Si conflit il y a et au su de toutes les considérations expliquées en supra, Mahamat IdrissDéby jouera son va-tout en envoyant des troupes au sol.

Les acteurs périphériques

L’Union africaine

Eu égard au principe de subsidiarité qu’elle applique très souvent lorsqu’il a des crises gérées par les organisations sous régionales, l’Union africaine continuera à laisser les coudées franches à la CEDEAO dans la gestion de la crise nigérienne. Peau audible, manquant désormais du leadership nécessaire pour mener ce genre de travaux diplomatiques, elle prendra acte des conclusions de l’organisation ouest-africaine.

Les États-Unis

Présents au Niger avec le dispositif Africom (US Afric Command), qui est à quelques détails près l’équivalent de la force Barkhane (avec donc une composante sécuritaire/militaire, une composante sociale et une dernière composante d’aide au développement) les États-Unis observent attentivement le cours des évènements.

Installée depuis 2019 à Agadez (dans le nord du pays), la base aérienne 201 de l’US Air Force dispose de drones de combat de type MQ-9 Reaper avec un rayon d’action de 1 850 kilomètres et pouvant charger jusqu’à 8 missiles Stinger ou 2 bombes Paveway.

En dépit de leur discrétion depuis le début de la crise nigérienne, les Américains pourraient jouer un tenir rôle important, et ce quelle que soit l’évolution de la situation.

La Russie

Officiellement la Russie a appelé, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, « à un retour à l’ordre ». Mais eu égard aux velléités de conquête et aux discours officiels de la Russie qui surfe sur la dénonciation du néocolonialisme français, on en déduit que cette annonce n’est qu’une posture. Les Russes attendent leur heure pour entrer dans le jeu et/ou être sollicités ouvertement par les nouvelles autorités nigériennes.

Chérif Adoudou Artine, blogueur politique