La dissolution du PASTEF (parti politique d’Ousmane Sonko) prononcée le 31 juillet 2023 « marque l’entrée du Sénégal dans la dictature » selon la société civile. Cette décision rappelle un épisode peu reluisant de l’histoire politique du pays, lorsqu’en 1962 Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia se sont opposés au sein de la crise de l’UPS, leur formation politique commune. Il y a dans ces 2 confrontations au moins 5 similarités.
Les contextes
La crise politique de 1962 et la révision constitutionnelle de 1963 marquaient les prémices de la dictature au Sénégal. Les observateurs avisés de la vie politique sénégalaise ont fait le parallèle entre cet épisode peu reluisant de l’histoire du Sénégal avec la dissolution du PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour l’éthique, le travail et la fraternité, formation de l’opposant Ousman Sonko) ce lundi 31 juillet 2023.
Il y a 61 ans la crise opposait le « conservateur » Léopold Sedar Senghor au « progressiste » Mamadou Dia. Les deux formaient un duo politique né 18 ans auparavant, lorsque Senghor, à peine plus âgé, parrainait le jeune Dia briguant un siège au Conseil général de Fatick (ville natale de l’actuel président sénégalais Macky Sall et dont il a été maire en 2001). A partir de cette élection, le natif de Joal (né en 1906) et l’enfant de Khombole (né en 1910) seront de tous les combats politiques sénégalais jusqu’à l’indépendance en passant par la très éphémère Fédération du Mali (du 4 avril 1959 au 20 août 1960). Dans cet attelage bicéphale, Senghor était le président de la République et Dia son président du Conseil (équivalent d’un 1er ministre) avec des compétences respectives calquées sur celles de la IVème république française : la politique extérieure pour Senghor et la politique économique et intérieure pour Dia.
Très tôt les réformes souhaitées par Mamadou Dia se sont heurtées à l’intransigeance de Léopold Sédar Senghor. C’est ce qui a entraîné la crise de 1962 qui sonnera le glas de la carrière de Dia et qui conduit progressivement le pays vers la fin du multipartisme en 1966, en d’autres termes la fin de la démocratie.
En 2023, un nouveau mélodrame politique est en train de se jouer dans un Sénégal qui a renoué avec la démocratie depuis la victoire du SOPI (le changement en langue Wolof) d’Abdoulaye Wade en 2000. Il n’oppose plus cette fois-ci un président et son premier ministre issus de la même formation politique, mais un président et son principal opposant. L’avènement d’Ousman Sonko sur la scène politique (création du PASTEF en 2014, élection aux législatives de 2017 et publication d’un ouvrage au vitriol contre Macky Sall en 2018) marque une sorte de tournant dans le landernau sénégalais. « L’arrivée d’Ousmane Sonko sur la scène politique sénégalaise est une nouvelle rafraichissante. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne laisse personne indifférent. Il a bousculé des ordres établis et dérangé bien des certitudes, dans ce qu’il se plait à appeler lui-même le « système » » explique le journaliste Ababakar Sadik Top, auteur de Ousman Sonko – Trajectoire, parcours et discours de l’espoir paru en 2019. Il est par conséquent devenu « l’homme à abattre » pour la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar regroupée autour de Macky Sall.
L’annonce par le gouvernement de la dissolution de son parti politique est vécue par la société civile comme « l’entrée du Sénégal dans la dictature ». Le souvenir de 1962 plane désormais.
Quelles sont les similarités entre ces deux périodes de tensions politiques, sachant que l’évolution des évènements de 2023 ne sera en rien identique à celle de 1962 ? Les revendications d’Ousmane Sonko, ses actions et l’acharnement dont il fait l’objet sont en tout point identiques à ceux qu’a vécu il y a 61 ans Mamadou Dia.
Il y a au moins 5 points communs entre 1962 et 2023

1) La république des copains
Une des premiers achoppements à l’origine de la brouille avec le président Senghor réside dans le fait que Mamadou Dia souhaitait mettre hors d’état de nuire les députés « affairistes » qui commettaient des abus contraires aux textes de l’UPS. Cette situation est décrite pat Adama Batyr Diop dans Le Sénégal à l’heure de l’indépendance : Le projet politique de Mamadou Dia (1957-1962) : « Ces députés s’étaient octroyés, des augmentations de salaire, avaient pris des crédits dans des banques (qu’ils ne remboursaient pas) et des actions dans des société anonymes directement ou par l’intermédiaire de leurs femmes ou de leurs enfants.(…) Mamadou Dia leur demanda à plusieurs reprises de rembourser leurs crédits et de rendre leurs actions, mais en vain.»
Dans son essai Pétrole et gaz du Sénégal : Chronique d’une spoliation, paru en 2018, Ousmane Sonko n’est pas plus tendre avec Macky Sall et son entourage que ne l’était son devancier dénonciateur Mamadu Dia. Il accuse ouvertement le frère du président de la république, Alliou Sall, d’avoir perçu une commission occulte de 245 000 dollars US et tout l’entourage de l’occupant du Palais de la république de malversations généralisées dans la gestion des ressources naturelles du pays. Certains éléments de ce livre ont été repris dans un documentaire de la BBC devenu viral.
2) Discours souverainistes
En décembre 1962, en pleine crise déjà, Mamadou Dia prononce un discours à caractère souverainiste qui vise les intérêts français dans lequel il prône « un rejet révolutionnaire des anciennes structures », et appelle à « une mutation totale qui substitue à la société coloniale et à l’économie de traite une société libre et une économie de développement ». Suite à ce qu’il considère comme étant la bravade de trop, Senghor demande aux députés de déposer une motion de censure contre le président du Conseil.
Dans la même trempe, contre des velléités néocolonialistes, Ousmane Sonko a réitéré son message de rupture avec la France. Sur les antennes de France 24 en janvier 2023 il assurait : « On a été dépeint comme de antifrançais notoires, nous n’avons rien contre la France. (…) Nous avons un discours qui peut gêner parce que c’est un discours qui appelle à une rupture dans les relations. Il y a des traditions séculaires entre le Sénégal et la France, mais il y a que ces traditions sont assises sur des relations qui ne sont pas totalement rose pour le Sénégal. Nous sommes au XXIème siècle, le monde est en train de changer. La carte géopolitique du monde doit appeler chacun à revoir son attitude, il ne s’agit plus de placer un président, de lui apporter un total soutien tant qu’il accepte la coopération telle que vous la voulez ou telle que vous l’entendez. Nos pays aspirent à autre chose et nous voulons continuer des partenariats mais dans le sens d’un partenariat gagnant-gagnant ; et ça appelle à une révision d’un certain nombre d’axes au niveau économique surtout. »
3) Procès à relent politique
Suite aux consignes du président Senghor appelant à une motion de censure contre le cabinet Dia, ce dernier juge cette démarche irrecevable et fait bloquer les entrées de l’Assemblée par des gendarmes. Mal lui en a pris. Cette résistance conjuguée à l’usage de la force publique sera interprétée comme « une tentative de coup d’état » par Senghor. Mamadou Dia et quatre députés qui lui sont restés fidèles ainsi que 4 membres de son gouvernement sont arrêtés et présentés devant la Haute cour de justice. Leur procès sera expéditif (4jours) et pipé selon Ousman Camara, le procureur général de l’époque. Celui-ci écrivait en 2010 dans son autobiographie : « Je sais que cette haute cour de justice, par essence et par sa composition, avait déjà prononcé sa sentence avant même l’ouverture du procès (…) La participation de magistrats que sont le Président (Ousmane Goundiam), le juge d’instruction (Abdoulaye Diop) et le procureur général ne sert qu’à couvrir du manteau de la légalité une exécution sommaire déjà programmée. » Le 20 mai 1963, Mamadou Dia et ses codétenus seront condamnés à 20 ans d’emprisonnement.
En février 2021, Ousmane Sonko est accusé de viol par une employée d’un salon de massage. Bien qu’il nie ces allégations, cette affaire le poursuivra pendant plus de 2 ans, jusqu’au 1er juin 2023, date à laquelle il sera condamné à 2 ans de prison, non pas pour viol, mais pour le crime de « corruption de la jeunesse ».
« Il s’agit d’un complot d’Etat » tonne l’actuel maire de la ville casamançaise de Ziguinchor. Et de préciser, 6 mois avant le verdict : « On n’est pas dans un dossier ordinaire et c’est pourquoi je ne me soumettrai pas à ce test ADN (NDLR : requis par le procureur de la république lors de l’instruction) » car, poursuit-il : « celui qui avait demandé ces prélèvements est lui-même impliqué dans le complot, c’est à dire le procureur de la république, qui a été capable, fait gravissime, de modifier un rapport d’enquête d’un gendarme pour pouvoir m’incriminer. ». Ousmane Sonko n’hésite pas, une fois de plus, à pointer du doigt le président Sall et son entourage dans ce qu’il considère comme une cabale.
4) Avocats français
Dans le pool de défenseurs d’Ousmane Sonko, il y a un inclassable, en la personne de Juan Branco. Un avocat décrit par la presse française comme révolutionnaire, complotiste et classé politiquement à l’Extrême-gauche. Ce fils de bonne famille âgé de 34 et bardé de diplômes et le défendeur Ousmane Sonko trouvent chacun leur compte dans cette collaboration. Branco traite dans le cas présent une cause internationale pour renforcer son personal branding de champion des luttes contre les injustices et le politicien sénégalais profite d’une caisse de résonance médiatique eu égard à la personnalité controversée et au profil bigarré de l’un de ses avocats.
Durant ses années d’incarcération, Mamadou Dia a continué à plaider sa cause et a été assisté par le jeune Abdoulaye Wade (futur président de la République donc) mais aussi par Robert Badinter (celui-là même qui abolira en 1981 la peine de mort en France lorsqu’il était Garde des sceaux). Ils arriveront à faire céder Léopold Sédar Senghor qui en 1974 graciera et libèrera Dia et ses codétenus avant de les amnistier en 1976, année du rétablissement du multipartisme au Sénégal. En 1963 lors du procès pour « tentative de coup d’état » qui fait suite à la crise politique, alors qu’il n’avait que 35 ans, Robert Badinter a défendu 2 des 9 prévenus : l’ancien ministre des finances Voldiodio N’Diaye et bien sûr l’ancien président du Conseil Mamadou Dia.
5) Soutiens internationaux
Alors que Jean-Luc Mélenchon, le leader de l’extrême gauche française et figure de proue de la France Insoumise, exprime à longueur de tweets et d’interviews son soutien à Ousmane Sonko, à partir de 1962 c’était déjà des personnalités encartées à gauche sur l’échiquier politique français qui apportèrent leur soutien à Mamadou Dia. Outre le philosophe français Jean-Paul Sartre, il y a surtout eu François Mitterrand (futur président de la République) qui de 1962 à 1968 a été le principal opposant au général de Gaulle.
Chérif Adoudou Artine, blogueur politique


