43 millions d’électeurs congolais sont appelés aux urnes dans les cadre des élections générales (présidentielle et législatives) qui auront lieu le 20 décembre 2023. Ces consultations se dérouleront sur fond d’enjeux (bien évidement) politiques mais aussi sociaux et sécuritaires. A 15 jours du début de la campagne électorale, voici un tour d’horizon.
La République démocratique du Congo, pays-continent avec ses plus de 2,3 millions de km2 et ses 102 millions d’habitants, est un État extrêmement riche grâce notamment à ses minerais (cobalt, lithium, coltan, or, cuivre diamant, uranium, etc.) mais qui malheureusement n’arrive pas enclencher un cycle vertueux en termes de développement et de lutte contre la pauvreté. Les enjeux politiques, sociaux et stratégiques liés aux élections générales du 20 décembre prochain pourraient marquer un tournant… ou tout simplement sceller une continuité.

Pour l’élection présidentielle, ils sont 24 candidats à briguer les suffrages des 43 955 181 électeurs recensés par la CENI (Commission nationale électorale indépendante) en mai dernier.
Dans le cadre des législatifs, ils sont 23 653 candidats (à la fin du mois de juin) pour le renouvellement des 500 sièges de l’Assemblée nationale, la chambre basse du parlement bicamérale congolais. Pour compléter ces élections générales, il y aussi les élections provinciales, qui par le biais d’un scrutin mixte (vote direct nominal couplé à un vote indirect à la proportionnelle), désigneront les 108 élus qui siègeront au Sénat, la chambre haute du parlement. 25 des 26 provinces éliront chacune 4 sénateurs et la ville-province de Kinshasa 8 dans un scrutin qui s’annonce très disputé vu le nombre de prétendants. Au même titre que le Président de la République et les députés, les sénateurs ont un mandat d’une durée de 5 ans.
Pour être complet, il faut aussi rappeler que des élections locales (pour désigner les conseillers communaux) étaient prévues à la même date, mais la CENI a décidé en aout de les reporter à 2024 car « certains conflits coutumiers » n’ont pas été résolus.
Quels sont les enjeux de ces élections ?
Il y a tout d’abord des enjeux politiques
La présidentielle, avec en toile de fond la composition du Parlement
Le scrutin pour la magistrature suprême de RDC opposera donc 24 candidats, parmi lesquels le sortant Felix Tshisekedi. Il aura face à lui au moins 4 candidats qui peuvent prétendre à un certain poids électoral. Le premier d’entre eux est son dauphin de 2018, à savoir Martin Fayulu qui n’a toujours pas reconnu et digéré sa défaite et continue à clamer que « le vote des Congolais a été volé. ».
Il a été allié de l’USN (Union sacrée pour la Nation) rassemblée autour de Tshisekedi et membre de la coalition Lamuka (plateforme politique soutenant Fayulu), mais malgré cela Moïse Katumbi est candidat à l’élection présidentielle (la cour constitutionnelle vient de valider sa candidature ce 31 octobre). A défaut d’une éventuelle victoire finale, cette candidature est certainement une manière pour l’homme d’affaires katangais de se positionner et de peser sur l’échiquier lorsqu’il s’agira pour le futur président de choisir avec qui il gouvernera.
Denis Mukwegue est le 4ème candidat avec de réelles ambitions, et ce même s’il n’a aucun passé politique. La star des médias internationaux et lauréat du Prix Nobel de la paix 2018 semble, pour le moment, plus faire l’unanimité à l’étranger que dans son propre pays. « (…) ses prises de position politiques parfois maladroites font douter de ses capacités à gérer un pays aussi complexe que la RDC. Autre faiblesse, il passe dans l’opinion congolaise comme un homme lige de l’occident. Et ça, au pays de Lumumba ça ne passe pas. » observe un candidat aux élections législatives lorsqu’on lui demande son avis sur la candidature du médecin.
Si Félix Tshisekedi se maintien
L’Union sacrée de la nation (USN) est une coalition mise en place par le président Tshisekedi en décembre 2020, lorsqu’il avait renversé « la majorité constituée autour de son prédécesseur Joseph Kabila, après deux ans de cogestion du pays par les deux hommes ». Depuis ce coup politique, les alliances ont beaucoup bougé jusqu’à cet automne. Par exemple Moïse Katumbi (Ensemble pour le changement – EPR), qui était l’un des plus sérieux adversaires du Président sortant, qui a rejoint l’USN (sans pourtant quitter la Lamuka de Martin Fayulu) ou encore Jean-Pierre Bemba du Mouvement de libération du Congo (MLC) qui a pris la même trajectoire. L’enjeu pour le camp présidentiel, au-delà de la victoire à la présidentielle, est de garder cette majorité au niveau des 2 chambres législatives.

La situation actuelle est la suivante : L’USN compte (au gré donc des alliances et mésalliances rencontrées depuis le début de cette IIIème législature en 2018) 391 sièges sur les 500 de la chambre basse. Le FCC (Front commun pour le Congo) créé en 2018 par l’ancien président Joseph Kabila et la coalition Lamuka rassemblée autour de Martin Fayulu occupent respectivement 69 et 40 sièges.
Dans un régime semi-présidentiel comme celui de la RDC, le président de la République se doit d’entretenir de bonnes relations avec les parlementaires, car de ces derniers dépend la survie d’un gouvernement qui sera appelé à appliquer le programme présidentiel.
De ce programme justement découle la question liée à « La lutte contre la pauvreté, l’exclusion et la vulnérabilité » qui est le second enjeu des scrutins de décembre.
Les enjeux sociaux
La lutte contre la pauvreté était le pilier 20 du programme du candidat Tshisekedi en 2018.
Qu’en est-il 5 ans après ?
« La RDC se classe au 164e rang sur 174 pays selon l’indice de capital humain 2022, conséquence de décennies de conflits, de fragilité et de développement compromis » explique le rapport 2023 de la Banque mondiale consacré au pays. Si l’on se fie à ce document qui met en avant le manque de données vérifiables, il n’y a pas eu de progrès dans la lutte contre les inégalités. Les derniers indicateurs fiables datent de 2012 avec en point de mire un index Gini de 42,12, ce qui signifie que la répartition des richesses en RDC reste très inégalitaire. Cette tendance est confirmée par l’institut Knoema, organisme privé américain spécialisé dans les data socio-économiques, qui avance un taux de 69,9 % de la population congolaise vivant avec moins de 1,9 dollar par jour.
Un contraste inexplicable quand on sait que « la croissance économique a grimpé à 8,9 % en 2022 et devrait atteindre 6,8 % en 2023 (…) et la croissance du secteur minier (notamment les services) devrait atteindre 4,2 % en 2023, contre 2,7 % en 2022 » selon le même rapport pays de la Banque mondiale.
Le chantier de la lutte contre la pauvreté est énorme et tout ou presque reste à faire. Le futur président, quelle que soit la majorité législative avec laquelle il gouvernera devra apporter des réponses à cette question épineuse.
Les enjeux sécuritaires

Depuis plus de 20 ans, l’est de la République démocratique du Congo est en proie à des conflits épisodiques. Après la guerre du Kivu (entre 2004 et 2009) qui elle-même n’est que la suite de la 2ème guerre du Congo, l’est de la RDC a vu la naissance de plusieurs groupes rebelles, parmi lesquels le Conseil national pour la défense du peuple (CNDP) de Bosco Ntaganda. Après l’arrestation de ce chef de guerre surnommé « Terminator », les éléments de son mouvement ont été intégrés aux Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), l’armée régulière suite aux accords du 23 mars 2009. Mais suite à des affectations en dehors de la province du Kivu (base historique du mouvement) en 2012, d’anciens membres du CNDP se mutinent et lancent le M23 (en référence à la date de signature de l’accord cité en infra et que les autorités congolaises n’auraient pas respectés). Depuis, ce groupuscule soutenu par le Rwanda (cf. le rapport 2013 d’Experts de des Nations unies pour le Congo) sème désolation et morts dans les 2 Kivu et l’Ituri, le tout sur fond d‘exploitation clandestine des sous-sols.
Le président qui arrivera à désarmer et dissoudre une bonne fois pour toute le M23, à restaurer l’autorité de l’Etat, l’intégrité territoriale, la paix et la sécurité à l’est pourra se targuer d’avoir mis fin à une guerre (et à ses conséquences directes et indirectes sur les populations) qui dure en réalité depuis 1998 et qui mine le développement de la région.
Le deuxième aspect de la question sécuritaire est l’encadrement du processus électoral (la campagne, le vote et l’après vote). Les Congolais ont en mémoire les scènes de guerre consécutives aux élections 2006 lorsque Jean-Pierre Bemba contestait la victoire à Joseph Kabila. Ou encore les longues semaines de tension entre Kabila, Tshisekedi et Fayulu en 2018. Les autorités actuelles devront tout mettre en œuvre afin que les différentes étapes de l’élection se déroulent correctement. A l’aune de cela aussi, le sortant Felix Tshisekedi pourrait bénéficier (ou pâtir, c’est selon) de la sympathie des électeurs si tout se passe bien à partir du 19 novembre (début officiel de la campagne) et jusqu’au jour du vote.
Chérif Adoudou, blogueur politique


