La politique africaine

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Révolutionner notre société

L’OVNI Wenaklabs a fêté ses 10 ans ce 30 avril 2024. Je souhaite lui rendre hommage en remémorant l’une des mes premières rencontres avec ses fondateurs, qui sont devenus depuis des frères, mais encore mieux, des modèles de ce qu’est la passion alliée travail.

Un jour de septembre 2014 je reçois une invitation de la part de @legeekdusud via Twitter. Je ne sais plus si son tweet-name était déjà celui-là (car le mien a changé depuis). Ce geek me conviait à une conférence à l’Institut français du Tchad (un IFT que je continue à appeler CCF en souvenir de mes années de collège).

Quelques jours plus tard je prends place dans les gradins déjà bien garnis de la salle de spectacle de l’IFT et découvre « Salam et Salim » comme aimait à les appeler Patrick Giraudo, le directeur des lieux entre 2011 et 2016. Ils étaient 3 sur cette scène au décor minimaliste dont seul la table et les 3 chaises qui les accueillaient étaient visibles. Ils étaient souriants et rassérénés, loin du brouhaha de la ville en cette fin de journée. Tels des fœtus dans la membrane maternelle, ils s’étaient coupés du bruissement de la ville et de la poussière soulevées par les usagers de l’avenue Mobutu à quelques encablures de là. Abdelsalam Safi, Salim Azim Assani (et au milieu d’eux Patrick Giraudo) étaient étincelants dans leurs chemises blanches immaculées qui leur donnaient des airs de cadres financiers s’apprêtant à animer une key-note.

Une mise en situation digne de ce nom exige une description physique sur laquelle je ne m’attarderai pas, car nos deux informaticiens ont bien changé depuis cette année 2014. La marque des années, mais aussi la preuve que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts : une décennie exactement.

Une extraordinaire aventure humaine

Cela fait donc 10 ans que le duo a commencé son travail de fond pour la vulgarisation des outils numériques. Cette formulation générique résume parfaitement l’activité bien plus dense d’Abdelsalam Safi et Salim Azim Assani au sein de l’incubateur qu’ils ont créé.

Lors de cette présentation à l’IFT, ils nous avaient invité pour annoncer la tenue d’un mois consacré au numérique mais aussi à découvrir le JerryCans, un concept d’ordinateurs monté de bric et de broc (bidons de carburant et composantes informatiques récupérés). Cette étape initiale ne payait pas de mine et ne faisait pas rêver. En les voyant lors de cette session publique, deux sentiments (au moins) me traversaient l’esprit.

J’étais tout d’abord impressionné (comme je le suis toujours par les gens qui travaillent dur, croient en ce qu’il font et se donnent les moyens d’atteindre leurs objectifs) par la motivation, le sérieux et l’entrain qu’ils avaient en présentant cette chose étrange que je découvrais.

J’ai ensuite constaté que les deux informaticiens que j’avais en face de moi ne me faisaient pas rêver. Ils m’inspiraient le respect par leur volontarisme, mais ils n’ont pas fait naître quelque chose dans mon cœur comme l’explique cette allégorie d’Antoine de Saint-Exupéry :  « Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes le désir de la mer. »

Et là, ni Salim, ni Abdelsalam ne me faisaient rêver avec leur mitraille et leurs bidons en plastique.

Mais voulaient-ils seulement faire rêver qui que ce soit ? J’en doute ! Ils étaient dans leur bulle, dans leur challenge qui consistait à donner accès à l’ordinateur au plus grand nombre. Ils étaient juste dans leur élément. Ils aimaient toucher ces petites vis, ces bouts de câbles décolorés, ces diodes noircies, ces drives dont le temps a eu raison, les dépoussiérer, fixer ces différents éléments sur des consoles adaptées… Ils s’évertuaient à donner vie à ce JerryCans qui remplissait leur journée et à le magnifier à qui voulait bien leur prêter l’oreille.

Un journaliste du quotidien espagnol El Pais, Carlos Bajo Erro , leur a prêté cette oreille. Il s’est aventuré en mai 2017 dans le labyrinthe du Marché du mil de N’Djaména jusqu’à un dépôt de marchandises, qui abritait les locaux du Wenaklabs, pour rendre visite à ces gens atypiques, passionnés et qui voulaient lutter contre la fracture numérique au Tchad à travers tout d’abord cet ordinateur à la portée de n’importe quelle bourse (qui en fait n’est que la vitrine de ce qui deviendra le Wenaklabs) et ensuite développer l’esprit d’initiative d’une génération qu’ils percevaient déjà très brillante.

Cette grappe bigarrée de personnes (oui bigarrée, car le groupe était composé de femmes, d’hommes, de « saras[1] », de « doum[2] » (détail important pour qui connaît un minimum le Tchad et ses clivages régionaux/religieux), de scientifiques, de littéraires, de techniciens, d’aventuriers qui se cherchaient une occupation ou encore de cadres commerciaux) avait un objectif sous-jacent : créer un lieu dans lesquels les idées pourraient prendre forme et se développer; mais bien sûr aussi permettre à un maximum de tchadiens de pouvoir évoluer dans leur temps, dans cet ère de la « révolution numérique », expression chère au philosophe Michel Serres. Pour lui, l’apparition des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) est la 3ème révolution anthropologique que connaît l’humanité. A ses yeux, ces avancées innovatrices sont à mettre sur le même plan que 2 autres inventions humaines : l’écriture et l’imprimerie.

C’est en suivant une des conférences de Michel Serres livré dans le cadre des Business Talks du Boson Project[3] et intitulé « Et si la révolution digitale était avant tout une révolution anthropologique ? » que je me suis mieux situé vis-à-vis de l’initiative titanesque de Salim et Abdelsalam. Ils n’étaient peut-être pas au fait de la réflexion du philosophe, mais leur démarche embrassait d’une certaine manière la thèse avancée par « le renard gascon ».

Ces nouveaux outils vont bouleverser nos sociétés.

Et à sa manière, le WenakLabs a et est entrain de bouleverser notre société tchadienne par son « atypisme » et sa foi en la technologie et à la force du groupe.

Cette recherche d’équité a revêtu plusieurs formes, allant de ce fameux JerryCans à des plaidoyer élaborés sur RFI en passant par des journées thématiques parrainées par un opérateur de téléphonie mobile. par la suite.

La médiatisation, l’assiduité, le mode de fonctionnement, l’unicité de la démarche et surtout une énorme confiance ont convaincu les plus sceptiques.

A l’occasion du 10ème anniversaire du Wenaklabs, cet incubateur qui relève au quotidien des défis de plus en plus grands, je rends hommage à ses acteurs. Je rends hommage, avec mon regard singulier, à une décennie ponctuée tout d’abord de railleries, d’échecs, d’incrédulité mais heureusement (et c’est là la chose la plus importante) marquée de succès et d’espoir.

Chérif Adoudou Artine, blogueur politique


  • [1] Le terme Sara désigne de manière générique les Tchadiens d’ethnies originaires du sud du Tchad et étiquetés chrétiens. Cet adjectif est utilisé par ce qui ne se considèrent pas l’être.
  • [2] Le terme Doum désigne de manière générique les Tchadiens d’ethnies originaires du centre, de l’ouest et du nord du Tchad étiquetés musulmans. Cet adjectif est utilisé par ce qui ne se considèrent pas l’être.
  • [3] The Boson Project est un cabinet de conseil en management. Son métier, selon sa fondatrice Emmanuelle Duez, « consiste à créer les conditions permettant l’expression pleine et entière du potentiel humain, individuel et collectif. » Le mode opératoire de ce cabinet s’appuye sur la compilation et l’analyse de centaines d’expériences en entreprise afin de rendre « le cadre de travail plus humain ».