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Airtel Africa X Starlink

Une alliance à double tranchant ?

L’accord entre Airtel Africa et Starlink promet d’accélérer la connectivité au Tchad. Mais cette alliance high-tech profitera-t-elle à tous, ou creusera-t-elle les inégalités numériques ? Décryptage.

Le 5 mai 2025, Airtel Africa a scellé un partenariat avec SpaceX pour déployer les services Internet de Starlink dans 14 pays, y compris le Tchad, où Starlink a obtenu sa licence le 13 mars 2025.

Cette annonce, présentée comme une avancée pour l’inclusion numérique, soulève pourtant des questions épineuses. Si l’alliance promet un Internet plus rapide et plus accessible, ne risque-t-elle pas de creuser les inégalités et de fragiliser davantage un marché local déjà sous pression ? Nous allons décortiquer les dessous de cet accord, ses promesses alléchantes et ses zones d’ombre.

Rappelons que Starlink est un service Internet par satellite, porté par la société de technologie spatiale SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, qui déploie plus de 7 000 satellites en orbite basse pour offrir une connexion haut débit, même dans les coins les plus reculés. Au Tchad, où seulement 11 % de la population a accès à Internet, l’arrivée de Starlink semblait une aubaine. Airtel Africa, géant des télécoms avec près de 4 millions de clients au Tchad et 163 millions en Afrique, a décidé de ne pas combattre cette nouvelle concurrence, mais de s’y associer. L’accord, signé à Dubaï, permet à Airtel d’intégrer la technologie Starlink à ses offres, en ciblant notamment les grands complexes que sont les entreprises, les écoles, les hôpitaux et bien évidement les zones rurales.

Sur le papier, cette collaboration semble gagnant-gagnant. Airtel pourrait utiliser Starlink pour renforcer son réseau, notamment en zones rurales où ses antennes 4G peinent à s’implanter. Par exemple, la technologie satellite peut servir à acheminer les données là où les câbles à fibre optique sont absents. Cela pourrait améliorer la couverture mobile et connecter des écoles ou des centres de santé, comme cela se fait déjà au Nigeria avec des projets pilotes.

Qui va vraiment profiter de cette alliance ?

Les coûts de Starlink, déjà évoqués dans un de nos précédents numéros, sont prohibitifs. Nous avions pris l’exemple du Bénin pour nous projeter sur ce que pourrait être les tarifs au Tchad : aux alentours de 500 000 francs pour les premières dépenses. Ce tarif exclue d’emblée la grande majorité de la population. Airtel promet des forfaits combinés, mais sans détails concrets, on peut douter que les prix deviennent soudainement accessibles aux ménages modestes.

Pire encore, cet accord pourrait renforcer les inégalités numériques.

Les grands comptes – entreprises, ONG, institutions – seront les premiers servis, tandis que les petits commerçants, les agriculteurs ou les étudiants risquent de rester sur la touche. Airtel, en s’appuyant sur Starlink, pourrait se concentrer sur des clients à forte valeur ajoutée, délaissant les zones moins rentables. Cette logique marchande, déjà observable dans d’autres pays africains où Starlink opère, va à l’encontre de l’objectif d’inclusion numérique prôné par le gouvernement tchadien. Et que dire de l’impact sur Moov Tchad, l’autre opérateur local ? Sans partenariat équivalent, Moov risque de perdre des parts de marché, notamment auprès des entreprises. Cette concurrence déséquilibrée pourrait étouffer l’innovation locale et fragiliser un acteur qui, malgré ses limites, emploie des Tchadiens et investit dans des infrastructures terrestres.

Un autre point critique concerne la dépendance technologique. En s’associant à Starlink, Airtel et, par extension, le Tchad, remettent une partie de leur souveraineté numérique entre les mains d’une entreprise américaine. SpaceX, sous la houlette d’Elon Musk, n’est pas réputée pour sa transparence. Les données des utilisateurs, leur confidentialité et même la pérennité du service posent question. Que se passera-t-il si Musk décide de revoir ses priorités ou si des tensions géopolitiques affectent les opérations de SpaceX en Afrique ? Le Tchad, comme d’autres pays, pourrait se retrouver à la merci d’un acteur étranger, sans réel plan B. Tous ces aspects ne sont évidemment pas évoqués dans les communiqués triomphants.

Côté réglementation, l’accord soulève aussi des inquiétudes. Le Tchad a beau avoir accordé une licence à Starlink, des questions comme l’harmonisation des fréquences ou la protection des données restent en suspens. Le gouvernement, qui ambitionne une transformation numérique inclusive, devra imposer des garde-fous pour éviter que cette alliance ne profite qu’à une élite connectée. Sans régulation stricte, Airtel et Starlink pourraient dicter leurs conditions, au détriment des consommateurs et des petits opérateurs.

Un goût amer ?

In finé, le partenariat entre Airtel Africa et Starlink au Tchad est une opportunité, mais qui pourrait avoir très rapidement un goût amer.

Oui, cela améliorera peut-être la connectivité dans les zones rurales et dynamiser certains secteurs. Mais sans une baisse drastique des coûts, une régulation rigoureuse et un engagement clair pour inclure les plus démunis, cette alliance risque de creuser le fossé numérique et d’accentuer la dépendance envers un géant étranger. Starlink et Airtel au Tchad, c’est une promesse high-tech qui doit encore prouver qu’elle peut rimer avec équité et souveraineté.

Chérif Adoudou, blogueur politique