Tel Hannibal défiant Rome, Joseph Kabila, par son retour énigmatique à Goma, orchestre une guerre psychologique contre Kinshasa. Cette stratégie, qui s’apparentent aux manœuvres du général carthaginois, annonce-t-elle un bouleversement politique en RDC ?
Une photo de Joseph Kabila postée sur le site de Jeune Afrique le samedi 31 mai montre l’ancien président congolais vêtu d’un blazer sombre, assis devant une assemblée dans un cadre verdoyant. Ce cadre verdoyant n’est autre que Goma, la grande ville de l’Est de la République démocratique du Congo sous contrôle du M23 depuis le 26 janvier 2025. Après plusieurs semaines de discrétion, de réserve calculée et d’un jeu d’esquive vis-à-vis des médias et surtout des autorités de Kinshasa, Joseph Kabila a en quelque sorte officialisé, à travers ce cliché et cette réunion « avec des notables de la région », sa présence dans la ville.

Joseph Kabila, le 26 mai 2025 à Goma
Position déstabilisatrice
Que cherche Joseph Kabila à travers ce jeu d’évitement quelque peu provocateur et énigmatique ? Les observateurs politiques et les spécialistes de la région ont livré des analyses pertinentes sur le retour audacieux de Joseph Kabila. Pourtant il semble qu’ils ont oublié de regarder dans le passé. De se replonger dans ces stratégies militaires qui ont marqué leurs époques. Oui militaire, car Kabila adopte une posture de défi vis-à-vis de son ancien allié et actuel président Félix Tshisekedi ; son approche est potentiellement déstabilisatrice, une posture qui présage un affrontement quasi inéluctable. La forme que le fils du Mzé a donné à son retour au pays par un territoire aux mains des rebelles est loin d’être anodine. Ces subterfuges évoquent irrésistiblement cet épisode marquant de la fin de la 2ème guerre punique qui avait opposé les Romains et les Carthaginois entre 218 et 201 avant J-C. L’historien Tite-Live a immortalisé une des manœuvres les plus marquantes du général carthaginois Hannibal par la fameuse locution « Hannibal ante portas », que l’on peut traduire en Français par « Hannibal est aux portes ». Les portes de Rome, faut-il le préciser ?
Dans l’ouvrage 26 de son œuvre monumental « Ab Urbe Condita », Tite-Live raconte : « Hannibal, après ses victoires écrasantes à la bataille de Trasimène et à Cannae, avait infligé des pertes massives aux Romains, tuant ou capturant des dizaines de milliers de soldats, y compris des consuls comme Lucius Aemilius Paullus. Ces défaites ont semé la panique à Rome, mais Hannibal n’a pas immédiatement marché sur la ville après Cannae, malgré les conseils de son commandant de cavalerie, Maharbal, qui aurait dit : « Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire. » Les raisons principales étaient logistiques : Hannibal manquait de machines de siège, d’éléphants et de renforts suffisants pour investir une ville bien fortifiée comme Rome, qui était protégée par les murailles serviennes et une garnison importante. De plus, son objectif stratégique était de détacher les alliés de Rome, pas nécessairement de détruire la ville par un siège direct. (…) Il décida de marcher sur Rome pour créer une diversion. Hannibal s’approcha à environ huit miles (environ 12 km) de Rome. Cette approche soudaine causa une grande panique à Rome, amplifiée par des messagers et des rumeurs exagérées. Les Romains, craignant pour leur sécurité. Cependant, cette marche était davantage une manœuvre stratégique qu’une tentative réelle de siège. »
Stratégie en 3 phases
Le général du IIIème siècle av J-C ne voulait pas tant envahir Rome, du moins pas immédiatement, que de faire peser sur ses dirigeants et ses habitants une sorte de psychose pour semer le désordre dans les rangs de l’armée et au sein de la population. La manœuvre psychologique visait donc plus à déstabiliser l’ennemi ; en 2025, dans ce qui est encore une guerre des nerfs, Joseph Kabila s’efforce d’imiter cette audace stratégique qui réside en 3 phases.
Phase 1 : L’établissement en territoire conquis
Hannibal établit ses pénates à Capoue, en Campanie, dans le sud de la péninsule italique, où il a posé ses pénates, après s’être assuré l’alliance de cette cité.
Phase 2 : La consolidations de la menace
Pendant 5 ans, Hannibal, depuis Capoue, harcèle les alliés de Rome et démontre sa puissance militaire, préparant ainsi le terrain pour sa marche audacieuse vers la capitale romaine.
Phase 3 : La déstabilisation par des offensives ciblées
Hannibal porta des offensives déterminées contre les cités alliées de Rome, cherchant à en détacher le soutien, tout en menaçant la ville elle-même par sa marche audacieuse de 211 avant notre ère.
Ruses et intrigues
En cultivant le mystère autour de sa présence dans l’Est pendant de longues semaines, Kabila a irrité ses adversaires et les a obligés à sortir du bois, à porter en quelque sorte le premier coup dans cette guerre, pour l’instant psychologique et médiatique. A travers la levée de l’immunité octroyé à Kabila par son statut de sénateur à vie, le leader du FCC (Front commun pour le Congo) récolte les fruits de ses provocations passives. Il est en mesure aujourd’hui de justifier une riposte. Celle-ci s’est matérialisée par cette sortie officielle du 26 mai 2025 avec des « notables de la région ». On peut dire que la phase 1 de la stratégie d’Hannibal est en train d’être déroulée.
Ce statu-quo peut durer des années, peut durer le temps que Kabila jugera nécessaire pour s’assurer une logistique sans faille (comme la fait le général carthaginois en son temps).
Si le lien avec Hannibal est établi, Kabila ne doit pas oublier qu’à force de ruses et d’attentisme, Hannibal a sou estimé ses adversaires et oublié qu’eux aussi pouvaient ruser. Sa défaite dans la 2ème guerre punique en 201 av J-C orchestrée par Scipion l’Africain a sonné le glas d’Hannibal, rappelé à Carthage suite aux manœuvres « d’intrigueurs » de son propre camp cette fois. L’histoire enseigne donc que les menaces peuvent surgir de partout (des factions internes au camp de Kabila, des ses alliés désignés du M23 ou encore des acteurs internationaux de cette crise).
Chérif Adoudou, blogueur politique


