Une lecture mythologique des tensions politiques en Côte d’Ivoire
Dans la mythologie grecque, Cronos, roi des Titans. A ne pas confondre avec Chronos, avec lequel nous conclurons. Le titan Cronos usurpa le pouvoir de son père Uranos. Devenu souverain, il fut rongé par la peur d’être à son tour renversé par sa descendance. Pour conjurer ce destin, il prit une décision radicale : dévorer chacun de ses fils (Poséïdon, Hades, Era, etc) à la naissance. Mais don épouse Rhéa sauva leur dernier-né, Zeus, en le cachant. Ce dernier, une fois adulte, renversa Cronos, libéra ses frères et sœurs, et établit un nouvel ordre divin.
Ce récit mythologique, bien plus qu’une fable, constitue une analyse pertinente des dynamiques politiques actuelles. En particulier, il met en lumière les enjeux liés à la transition du pouvoir, aux stratégies de succession et à l’exclusion des nouveaux acteurs, qui influencent significativement le contexte politique contemporain en Côte d’Ivoire.
Un pouvoir figé, hanté par le spectre de la succession
Depuis les années 1990, la politique ivoirienne tourne autour d’un trio devenu presque mythologique : Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié (jusqu’à son décès) et Laurent Gbagbo. Ces figures ont dominé les grandes séquences de l’histoire nationale – des élections aux crises, de la guerre à la réconciliation. À l’image de Cronos, elles incarnent une génération politique qui a conquis le pouvoir dans la lutte, et qui redoute de le perdre.
Tout comme le Titan craignait l’arrivée d’un Zeus porteur d’un nouvel ordre, le pouvoir ivoirien semble s’organiser pour neutraliser ou repousser les prétendants à la relève, qu’ils soient issus du système ou extérieurs à lui.
Les « Zeus ivoiriens » mis à l’écart
Trois figures symbolisent aujourd’hui cette jeunesse politique empêchée, cette relève qui dérange l’ordre établi :
Guillaume Soro, ancien président de l’Assemblée nationale et figure clé de la rébellion de 2002, est aujourd’hui en exil, condamné par la justice. De l’intérieur du système au statut d’ennemi de l’État, son parcours rappelle celui d’un héritier sacrifié par peur de son ascension.
Charles Blé Goudé, leader du mouvement des jeunes patriotes, acquitté par la CPI mais marginalisé sur la scène nationale, reste empêché d’exister pleinement politiquement, malgré un discours plus modéré et des gestes d’apaisement.
Tidjane Thiam, banquier de renommée internationale et nouveau président du PDCI, incarne une modernité technocratique et un profil consensuel susceptible de fédérer au-delà des clivages. Mais son retour en politique est accueilli avec méfiance par ceux qui tiennent les leviers de l’État, comme une menace à contenir plutôt qu’un partenaire à considérer.
À l’image des enfants de Cronos, ces leaders sont symboliquement « avalés » par le système, empêchés de faire émerger une alternative crédible, dans un jeu de pouvoir marqué par la crainte de l’avenir.
Une jeunesse majoritaire, mais muselée
La Côte d’Ivoire est un pays jeune : plus de 70 % de la population a moins de 35 ans, mais cette jeunesse est quasiment absente des cercles de décision. Le fossé générationnel se creuse entre une classe politique vieillissante, attachée aux logiques de contrôle, et unenouvelle génération en quête de représentativité, de renouvellement et d’égalité des chances.
Le risque ? Que le refus de céder le flambeau, comme chez Cronos, génère frustration, radicalisation ou rupture brutale, au lieu d’ouvrir la voie à une transition apaisée et inclusive.
Le mythe grec nous rappelle une vérité simple : le pouvoir qui refuse de préparer sa succession finit toujours par être renversé, souvent dans la douleur. En Côte d’Ivoire, les stratégies d’exclusion, les verrouillages institutionnels et les règlements de compte politiques ne peuvent éternellement tenir face aux dynamiques sociales, démographiques et historiques.
Cronos, le titan, a dévoré ses enfants.
Chronos, le temps, dévorera inéluctablement tout.

