À trois mois de la présidentielle ivoirienne, Tidjane Thiam, candidat exclu des listes électorales, adopte une posture offensive. Sa colère face aux attaques personnelles, loin d’un dérapage, est une stratégie habile. Dans une arène où l’impact prime, Thiam polarise et capte l’attention. A ce stade, c’est déjà une victoire.
Peut-on réduire un politicien à quelques secondes de colère ?
Le souci avec les réseaux sociaux est que nous nous faisons une idée sur un sujet à partir d’un titre ou d’un extrait de quelques secondes. Quelques passages montrant un Tidjiane Thiam très offensif sont devenus très vite viraux. Bon nombre d’observateurs s’est focalisé sur les deux insultes proférées par le candidat recalé en avril dernier pour la présidentielle d’octobre prochain (« (…) cet imbécile d’Arthur Banga » et « (…) cette femme (son ancienne gouvernante) est une ordure ») pour dire de manière péremptoire, comme si c’était une vérité universelle, que Thiam n’a pas la carrure pour être président de la République de Côte d’Ivoire parce qu’il s’est mis en colère en public.
L’intimité violée de Thiam
S’ils avaient pris le temps de suivre dans son intégralité cet entretien, ils en auraient tiré des leçons et certainement interprété autrement ces deux passages. Comment peut-on penser qu’une personne aussi brillante et aussi bien entourée peut tomber dans ce piège de l’énervement en public. Certains évoqueront « la colère saine » de Ségolène Royal lors du débat présidentiel français de 2007. La candidate du parti socialiste est en effet sortie de ses gongs suite aux propos de Nicolas Sarkozy sur des questions portant sur l’inclusion des enfants handicapés dans le système scolaire. En tant que mère de famille et face aux coupe budgétaires que prévoyait son adversaire politique, la candidate du parti socialiste s’est exprimée avec véhémence. Mais contrairement à ce qu’on a pu croire sur le moment, la colère de Ségolène Royal a été perçue comme une preuve de conviction. Comme quoi ce n’est pas cette partie du débat qui l’a fait perdre le scrutin.
Avant d’aborder une analyse sur la posture adoptée et le ton employé par Tidjiane Thiam sur AFO Média, parlons des émotions des politiciens. Doivent-elles toujours être contenues ?

« La colère saine » de Ségolène Royal en 2007 et l’énervement de Tidjiane Thiam 2025 répondent aux (presque) mêmes causes : ils s’emportent face à ce qui les touche au cœur, à l’identité. Pour la mère et défenseuse des politiques sociales qu’est Ségolène Royal, les coupes budgétaires étaient une attaque contre valeurs morales et politiques. Les insultes d’un journaliste et l’exploitation médiatique de la mort de son enfant par une ancienne gouvernante ont touché à l’intimité de Thiam, une corde sensible a été déclenchée.
Pour diriger les affaires de l’État, il faut bien évidement du sang froid face à de nombreuses situations. Mais je m’inscris en faux face à cette théorie qui voudrait faire passer les dirigeants politiques pour des robots, des êtres exsangues de toute émotions. Dans le cas de Thiam (car d’est celui qui nous intéresse aujourd’hui), la colère n’est pas un signe d’inaptitude à la fonction présidentielle, mais plutôt une réponse à des provocations personnelles.
Changement d’attitude et de ton
Starflam, un groupe de rap belge des années 1990, disait « Les ailes brûlées, j’rentre dans la mêlée ». C’est exactement ce qu’il se passe pour le président du PDCI-RDA. A trois mois de la présidentielle, il n’a pas plus rien à perdre et doit faire tout ce qui est possible (et légal) pour intégrer cette fameuse liste électorale et se porter candidat. Il a par conséquent troqué sa finesse verbale et sa posture d’homme au-dessus de la mêlée (ce que lui reprochent beaucoup de monde) pour adopter la, posture de ce landernau politique ivoirien dont la violence verbale peut parfois effrayer avec ses attaques personnelles, ses coups bas et ses polémiques médiatiques qui ne cessent de semaine en semaine.
Ces changements ne sont pas une perte d’identité face aux diatribes de ses opposants. Pour un homme de sa stature, avec son vécu, ses combats menés au sein de conseils d’administration parfois hostiles et au vu de l’aréopage de professionnels qui l’entoure, ce que nous avons vu face à Foka est une stratégie calculée, digne d’un leader qui a compris (peut-être sur la tard) que la politique ivoirienne est un théâtre où l’impact prime sur les discours policés et le fond. Thiam a démontré qu’il pouvait jouer sur le même terrain que ses adversaires, tout en restant fidèle à sa stature de stratège international.
Ses propos tranchants ont fait les choux gras des réseaux sociaux, où les extraits viraux ont réduit un échange complexe à des éclats sensationnels. Tant pis ! Mais il gagne en visibilité dans ce système politique qui ne veut pas d’alternance. Là où ses détracteurs voient une perte de contrôle, j’y vois une manœuvre habile : montrer aux électeurs qu’il est à la fois humain et déterminé, capable de naviguer dans cette broyeuse arène politique ivoirienne.
Les réseaux sociaux ont amplifié contre lui ses propos ? Tant mieux. Thiam a juste su capter l’attention et polariser autour de lui, forçant ses adversaires à réagir sur son terrain. L’annonce de la candidature de d’Alassane Ouattara, le 29 juillet 2025 en pleine après-midi, est-elle la première conséquence de cette polarisation autour de l’ancien « CEO de Fortune 500 » ?
Chérif Adoudou (blogueur politique)
