Quand des formules banales prononcées par nos politiques deviennent des références, reléguant de la sorte l’obligatoire questionnement citoyen au second plan, c’est que le pluralisme, nécessaire à un espace démocratique sain, perd du terrain.
Étant donné que je ne m’informe guère plus que via mon feed Twitter, je ne devrais pas me plaindre de la qualité des contenus que je vois défiler. Mais je le fais (me plaindre), parce que parfois nos gouvernants donnent eux-mêmes le bâton pour se faire battre. Prenez l’exemple de Patrice Talon, président de la République du Bénin, qui a réitéré ce 1er août 2025 à l’occasion de la fête nationale, qu’il ne briguerait pas un troisième mandat présidentiel. Dans son allocution de Port-Novo, Patrice Talon a égrainé un chapelet de lieux communs, qui pourtant a été plébiscité par un bon nombre d’internautes atteints de béatitude.
Voilà ce qu’il disait : « (…) la souveraineté c’est la conscience qu’on a de soi, c’est la volonté qu’on a à agir avec responsabilité sans se courber devant l’autre. On peut être dans un partenariat et être souverain (…) on n’a pas besoin de rompre tous les liens de partenariat, tous les liens de coopération, tous les liens de relations internationales pour clamer sa souveraineté. Être souverain c’est être capable dans ce partenariat de défendre ses intérêts, de défendre sa position… » suivi d’une salve d’applaudissements.
Sur Twitter on a eu droit à des posts encensant le discours, ce qui a permis de l’amplifier ; transformant de la sorte une lapalissade en vérité incontestée pour certains.
Tout le monde aura compris que lorsque le premier magistrat du pays récite son laïus sur la souveraineté, il titille sans les nommer ses voisins de l’AES (Alliance des États du Sahel), le Burkina Fasso, le Niger et le Mali.
L’ancien Roi du coton (en référence à ses succès dans la filière en tant qu’homme d’affaires) a donc usé de cette anti-figure de style qu’est la lapalissade pour tancer Traoré, Tchiani et Goïta. Bien qu’utile sur un plan philosophique, sa logorrhée du 1er août est, disons-le franchement, bien loin de ce qu’un citoyen peut attendre de son président de la République. Cela pose au moins deux problèmes.
Que sont les lapalissades ?
Ce sont des énoncés qui semblent profonds mais sont en réalité des tautologies, des vérités évidentes qui sont souvent utilisées en politique pour donner une impression de sagesse ou de maîtrise sans réellement apporter de fond au propos.
Quand ces lapalissades sont prononcées par des personnes ayant une autorité politique, cela pose déjà un problème sur le fond du discours politique. Mais si en plus ces lapalissades sont reprises par les opinions comme une panacée, cela relève de la question du rôle des citoyens qui doivent interroger cette parole publique ; sans quoi il n’y a plus de débat, plus de critiques constructives et donc moins de citoyenneté.
Le fond de la parole publique
La rhétorique et les techniques de persuasion ont pris le dessus sur la substance et la densité des discours politiques ; ou comment les sophistes l’ont emporté sur Socrate. De guerre lasse, on s’en est accommodé. Mais que le moins rutilant de ces procédés soit adopté presqu’à chaque fois, démontre un amoindrissement du discours. Les stratèges et les plumes de Patrice Talon semblent s’inspirer de Richard Thaler, de son Nudge qui préconise d’utiliser des messages simples répétés à maintes reprises pour « inspirer la bonne décision ». La lapalissade sur la souveraineté est le premier élément (la simplicité) de l’approche de Thaler. Le succès et les relais qu’elle a rencontrés sur les réseaux est le second (la répétition). Ces deux ingrédients associés finiront de convaincre de manière subtile (s’il fallait voter par exemple) l’internaute. Aussi simple que ça. Mais cela, comme je m’interrogeais en supra, pose la question du débat nécessaire, vital pour que la parole soit utile.
La mise en question de la parole publique
Si le fait pour un président de dire que « la souveraineté c’est… » flatte l’oreille de certains internautes en quête de formules rassurantes, cette manière de faire interroge profondément sur l’utilité de la parole publique. A mon sens, lorsqu’un chef d’État s’exprime, ses mots doivent susciter le débat, voire bousculer les certitudes. Mais pour cela, il faut du fond, de la densité, des chiffres, des perspectives ou encore des prises de position fortes et argumentées sur des sujets brûlants ou clivants.
En usant de tautologies sur la souveraineté ou les obligations de l’État, Talon ne fait pas qu’esquiver les questions brûlantes, comme les défis internes au Bénin ; ou ne fait que les effleurer lorsqu’il s’agit des tensions avec ses voisins de l’Alliance des États du Sahel ; en choisissant de parler ainsi, Talon cadenasse et prive son opinion publique d’un vrai débat. Cette simplification extrême du discours appelle à l’approbation passive des citoyens, des journalistes et de la société civile et marque en quelque sorte la fin du débat démocratique qui doit en permanence s’interroger sur lui-même. Pire, cette simplification installe une forme de complaisance collective, dans laquelle on préfère applaudir la rhétorique présidentielle du moment plutôt que d’exiger des comptes sur les promesses non tenues ou les réformes controversées. Mais voilà, ces sentinelles ont cessé d’interroger et de fait, ont abdiqué.
Je parle du Bénin, car ma réflexion sur la question est partie de cette sortie médiatique de Patrice Talon, mais le phénomène de l’abdication progressive des société civiles est en cours dans plusieurs autres pays africains.
Cette simplification du discours politique est-elle juste un tic théorique adopté par certains professionnels ou est-ce qu’elle relève d’une stratégie orchestrée pour tuer le débat ? Sans connaître les professionnels en question et n’ayant jamais discuté avec eux, il m’est impossible de répondre à cette question. S’ils adoptaient un niveau de discours bas à dessein, personne ne pourrait leur en tenir rigueur, car ils ne font que leur travail. L’opinion publique en revanche doit rester alerte et exiger, d’une manière ou d’une autre, un débat politique dense qui tourne autour de questions essentielles. Elle doit plus que jamais, dans cette ère de viralité marquée par la simplification à outrance, embrasser son rôle de garde-fou démocratique.
Chérif Adoudou (blogueur politique)


