La politique africaine

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Infrastructures : les capitaux sont en Afrique

Luanda représente à elle seule les paradoxes d’une Afrique encore pauvre mais tellement bouillonnante. Luanda symbolise les grands écarts d’une Afrique qui cherche de l’argent pour financer ses infrastructures, alors qu’entre dividende démographique et fonds de pension émergents, ces capitaux tant convoités sont déjà présents sur le continent. Le Luanda Financial Summit 2025 a démontré qu’une grande partie du financement nécessaire pour construire les routes, les ports, les réseaux et les data centers peut venir d’Afrique.

Sur le parvis du port de Luanda, ce mardi 28 octobre 2025, un adolescent chétif, dynamique, au regard profond, doué d’une gestuelle de crooner soul est équipé d’une caisse qu’il utilise comme pose-pieds, de ses brosses et de sa crème à lustrer. Dans sa tunique marron et son bermuda noir il me poursuivait et me pressait de le laisser cirer mes chaussures. Confus, je me suis demandé si j’avais commis la faute de goût de me présenter en public avec des souliers poussiéreux.

Cet enfant volontaire symbolise à la fois le pays hôte, l’Angola, et l’évènement qui a réunit plus de 2 000 personnes dans la capitale angolaise, le Luanda Financial Summit 2025 consacré aux modes de financement des infrastructures en Afrique. Tout d’abord ce gamin est la représentation de la pauvreté qui existe et qui côtoie sans barrières les oripeaux de richesse que sont les véhicules rutilants, l’ostentation protocolaire, les ors ministériels et autres hôtels étoilés. Le tout dans ce dynamisme échevelé propre aux pays émergents dont les défis sont et seront de construire des sociétés plus égalitaires. L’Angola, riche de son sous-sol, de sa jeunesse et de cette stabilité politique qui s’impose au fur et à mesure des années, en a les moyens.

Le second symbolisme induit par notre petit cireur est cette faculté à s’adapter aux circonstances et à profiter des opportunités offertes dans un momentum propice. En adoptant cette prospection agressive auprès des participants du Luanda Summit qui convergeaient vers les chapiteaux dans lesquels se tenaient les discussions, ce jeune débrouillard  n’a fait que s’adapter à des conditions idéales pour augmenter ses revenus, il a saisi une « opportunité de marché » comme l’auraient décrit les financiers, businessmen, investisseurs ou autres politiques qui se sont succédés à la tribune de Luanda durant 3 jours.

Au cours de l’événement, une trentaine de panels et de débats se sont succédés, chacun offrant un intérêt différent selon les attentes de chacun. Pour ma part, j’en retiens particulièrement un, que je considère comme la pièce maîtresse de cette manifestation. Mais avant d’entrer dans les détails, posons d’abord le contexte.

500 millions d’Africains en âge de travailler

« L’Afrique subsaharienne connaît une transition démographique d’ampleur mondiale. La population de la région devrait passer de 1,5 milliard d’habitants en 2024 à 2,5 milliards en 2050, avec plus de 600 millions de personnes rejoignant la population en âge de travailler » peut-on lire dans un billet publié dans la section blog du site de la Banque mondiale et intitulé « A ladder of opportunity ; unlocking jobs for today’s african youth ». D’ici là, une personne sur trois âgée de 15 à 34 ans dans le monde sera africaine. Cette jeunesse offre au continent une formidable opportunité de récolter les bénéfices du dividende démographique, à condition de lui offrir des emplois productifs et des infrastructures modernes.

C’est exactement ce qui a fait du panel « Mobilizing domestic capital for infrastructure : sovereign wealth and pension funds » le moment le plus puissant et le plus inspirant de la réunion angolaise. Les intervenants y ont montré que le continent dispose déjà des ressources financières internes nécessaires pour financer lui-même une large partie de ses infrastructures. Dans le même billet de blog cité plus haut, la Banque mondiale confirme sans ambiguïté : « Il y a aujourd’hui 500 millions d’Africains en âge de travailler et donc de cotiser pour leur retraite. »

Une représentante de la société civile, dont le nom m’échappe, a résumé sans ambages l’enjeu qui se présente : « Ces cotisations à elles seules permettront à des fonds de pension africains de participer au financement direct des infrastructures dans les domaines clés que sont l’énergie, l’eau, la transition numérique et l’intelligence artificielle. Les fonds de pension africains que nous souhaitons doivent être le résultat d’une concertation générale entre tous les pays. Cela passe tout d’abord par une volonté politique commune de tous les leaders, conjuguée à une harmonisation des politiques liées à ces cotisations. »

Quand Alexis de Tocqueville, dans son fameux essai De la démocratie en en Amérique, expliquait la réussite de ce jeune pays qu’étaient les États unis d’Amérique et la prospérité économique d’une nation composée d’une telle diversité ethnique, il ne disait rien de plus que : « Ils ont trouvé un intérêt commun ».

Les capitaux sont en Afrique

de Tocqueville ne faisait pas dans le symbolisme : il désignait le seul ressort, le business. Un business dans lequel chacun trouverait son intérêt.

Dans les États-Unis du XIXe siècle, ni la langue, ni la religion, ni l’histoire n’étaient communes aux différentes composantes de ce melting-pot. Ce qui l’était, c’était la certitude que chacun gagnerait plus à construire ensemble routes, canaux, chemins de fer et banques qu’à rester dans son coin. L’Afrique d’aujourd’hui est dans la même situation. 54 pays, des centaines de langues, des PIB par habitant qui vont du simple au trentuple. Un seul point fait immédiatement consensus : sans infrastructures modernes, personne ne s’en sortira. Ni le Nigeria, ni le Kenya, ni l’Éthiopie, ni le plus petit État du continent. Les routes, l’électricité, la fibre, les ports : voilà l’intérêt commun le plus brut, le plus immédiat, le plus incontestable. L’argent pour les financer existe déjà. 500 millions d’Africains cotisent ou cotiseront bientôt à une retraite. Si cette épargne reste sur le continent et est investie dans des projets rentables (centrales, autoroutes, data centers, réseaux d’eau), le cercle est bouclé : les infrastructures créeront des emplois et de la croissance, la croissance fera grimper les salaires et les cotisations, les cotisations grossiront les fonds, les fonds financeront de nouvelles infrastructures. Il n’y a pas à attendre une hypothétique fraternité africaine pour bouger. Il suffit que chaque président, chaque ministre des Finances, chaque régulateur de retraite comprenne une chose très simple : son intérêt national passe désormais par des « véhicules d’investissement communs » et par des règles partagées.

La diversité n’est pas un problème. Elle est même secondaire à partir du moment ou un projet rentable existe. Pour l’Afrique du XXIe siècle, ce projet s’appelle infrastructures. Et les capitaux sont déjà là, chez elle.

Chérif Adoudou, blogueur politique