La politique africaine

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Injustice est faite !

Alors que le procès (délocalisé à Korotoro) des manifestants du 20 octobre dernier a été expédié au mepris des procédures judiciaires, la question se pose de savoir si l’on peut vraiment bâtir un « Tchad nouveau » sur les cendres d’une justice piétinée…

« Le Tchad invente le stakhanovisme judiciaire » s’écrie Flavien Kaarkason dans une de ses belle tirades sur Facebook en parlant du verdict prononcé ce lundi 5 décembre dans le cadre du procès des « 401 prévenus » arrêtés suites aux évènements du 20 octobre dernier. Nous ne nous attarderons pas sur le caractère ubuesque de ces sentences (au bout de 4 jours d’audience) car tout a déjà été dit. De la critique la plus crue exprimée par des tchadiens une fois de plus éberlués par le grotesque de leur appareil judiciaire, à l’analyse plus pointue émanant de juristes outrés par l’instrumentalisation à des fins politiques de leur sacro-saint 3ème pouvoir.

«Je connais les traits de la haine. Les hommes de ma génération ont eu souvent l’occasion de la rencontrer. Mais elle revêt son pire visage quand elle se pare du masque de la justice. La haine furieuse fait peur. La haine justicière fait honte. » C’est à l’aune de cette citation de Robert Badinter, avocat et ancien garde des sceaux français (1981- 1986), que cet énième épisode affligeant de notre justice doit être perçu. Toute honte bue, les hommes en toge récupérés par le pouvoir politique ont bafoué ce qui aurait dû faire d’eux les garants des droits fondamentaux de leurs compatriotes (ainsi que des leurs) : le serment, la procédure, le bon sens, l’intime conviction et la loi.

Intimider les oppositions

Il ne s’agit pas, dans le cas de cette machination, de haine pour quiconque, mais plutôt une aversion, une répulsion, une répugnance pour la moindre opposition aux desseins de potestas de Mahamat Idriss Déby. Il est plus question pour lui, à travers ses juges et procureurs affidés, d’intimider les oppositions en assénant ce coup de massue sur la nuque de ceux qui se targuent de contester sa légitimité.

C’est donc un Tchad bâti sur des injustices que nous lègue ce Dialogue national inclusif et souverain qui a donné les plein pouvoir à Mahamat Idriss Déby ? Que les Tchadiens le sachent et le comprennent, il est impossible d’unir les gens autour d’un idéal national sur les cendres d’une justice incendiée au vu et au su de tous. Il est mal aisé, pire, indécent de tenir des discours rassembleurs alors que la béaba (séparation des pouvoirs) de ce qui peut ressembler à un état de droit est piétiné, souillé par des manœuvres iniques clouant au pilori les revendications d’une population éreintée par les fins de mois difficiles, par les privations, par la maladie et emplie d’une frustration née de l’absence de perspective.

Desserrer l’étau, rétablissez les droits, proposez (à défaut de réussir) des voies réalistes pour résorber le chômage. En un mot occupez-vous de votre population. Et vous verrez que ces levées de bouclier s’estomperont. Le « vous » désignant l’aréopage cité en supra.

24 mois et tant de questions

Sur quel terrain veut nous entraîner le pouvoir en place ? Quelle société souhaite offrir aux Tchadiens cet aréopage illisible composé de militaires, de politiciens, de businessmen et tutti quanti qui nous gouverne ? Quelle vie peuvent espérer ces masses laborieuses tchadiennes avec une telle classe dirigeante si dès à présent les fonds baptismaux de ce qui garantit leur droits humains est trahi ? Beaucoup de questions, mais une seule certitude : ces 24 mois de transition ne débutent pas sous les meilleurs hospices.

« Quelles sont vos preuves pour avancer cela ? » pourraient demander certains compatriotes zélés sur cette justice téléguidée.« Aucune ! » répondrait l’éditorialiste, si ce n’est ce caractère expéditif et délocalisé du procès des 401 en violation total de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (notamment dans ses articles 7 et 9) de l’Union africaine dont le Tchad est signataire depuis 1986.

Chérif Adoudou Artine