Ca va dans tous les sens. Que ce soit sur la forme ou sur le fond, le texte lu ce samedi 31 décembre par Mahamat Idriss Déby est loin de ce que l’on peut attendre du leader de la nation. Un discours construit et prononcé tel des impulsions propres à un message transmis en morse, cet alphabet rudimentaire qui ne permet pas de développer quoi que ce soit… se contentant de transmettre l’essentiel en bribes.
Dès son incipit, on sentait que cette allocution allait être un long chemin de croix, tant pour celui qui la récitée que pour nous, auditeurs, téléspectateurs ou lecteurs à posteriori. Qu’il est loin le temps des envolées lyriques et des formules qui vous retournaient en quelque minutes des auditeurs hostiles. Qu’ils semblent loins ces passages homériques rédigés par Dieudonné Djonabaye ou Abdoulaye Ngardiguina pour Idriss Déby Itno qui marquaient l’opinion au fer rouge au point que cette dernière épiloguait des jours plus tard sur les figures de style utilisées. Cette érudition, cette culture générale et ce sens de la formule nécessaires qui aident à faire d’un homme politique un tribun de la trempe de Fidèle Castro ne sont plus qu’un souvenir. La qualité d’un discours présidentiel n’est au final que la conjugaison du talent du rédacteur initial et de la justesse des apports personnels du discoureur. Le tout emballé par la prestance physique et/ou l’éloquence de ce dernier.
24 mars 2020
A quoi a servi la litanie de ce samedi 31 décembre? A rien, si ce n’est à remplir une case du cahier des charges des obligations du général-président. Cet exercice, originellement, a pour but de créer une certaine symbiose, ou encore mieux de la connivence, entre le sommet politique de la nation et le peuple : présenter une vision, offrir du rêve, insuffler une flamme, (r)éveiller une conscience citoyenne ou politique. Faire frémir dans les chaumières.
Ne remontons pas très loin dans le temps et n’allons pas très loin dans l’espace pour nous souvenir d’un discours qui a rasséréner toute une population placée malgré elle face à un double danger : les menaces pandémiques liées au virus Corona et les attaques de Boko Haram à Bohama. C’était en mars 2020. Le 24 plus précisément. Idriss Déby avait pris la parole ; et le temps d’un discours il a su rassurer des Tchadiens hagards. Ces dernièrs sentant la présence du leader se sont couchés ce soir-là, non sans expectatives, confiants du fait de la présence d’un homme qui a su les toucher et répondre à leurs questions à travers une allocution emplie de réflexion et de stratégie. Il s’agissait certes d’un discours purement politique, mais il a dissipé les craintes et a touché en plein dans le mil les attentes de femmes et d’hommes déboussolés. C’était là l’art de la persuasion furtive que maîtrisait le duo Déby-Nguardiguina.
Le discours, une harmonie
C’est donc ce souffle charismatique que le peuple attend d’un chef. Cette faculté de comprendre la population en touchant ses points sensibles. Tout cela est le rôle des communiquant(s), ces conseillers indispensables dotés d’une riche culture professionnelle, doublée d’une érudition certaine. Ceux qui connaissent les grands auteurs, les grands courants, les subtilités géopolitiques dans lequel évolue leur client (ou leur patron dans le cas de la Présidence de la République du Tchad), ceux qui s’inspirent des qualités et des insuffisances de la personne qu’ils doivent faire parler afin de lui proposer une mouture initiale de discours qui à la fois lui ressemble et répond au contexte de son intervention.
Quand Robert Nixon (1969) ou Georges H. Bush (1989) se sont alloués les services du communiquant politique Roger E. Ailes, ce n’est pas parce qu’ils ne savaient guère s’exprimer. Lorsque le magnat australien des médias Ruppert Murdoch a fait appel à ce même Roger E. Ailes pour diriger sa chaîne d’information (la fameuse Fox News mise au service de Donald Trump), ce n’est pas parce qu’il était en manque de ressources humaines. Dans les 3 cas, c’était parce que ce professionnel était la personne la plus à même de répondre aux attentes du moment.
Le discours du Président de transition aurait dû, fêtes de fin d’année exigent, faire appel aux émotions et à quelques notions de psychologie comportementale (la mère de la communication). Plus précisément à cette technique de persuasion que l’économiste Richard Thaler a désigné par le terme générique américain « Nudge », que David Colon (professeur de communication à Sciences Po Paris) traduit par « le coup de pouce pour encourager à faire le bon choix ». Au vu du contenu de son discours, il n’est un secret pour personne que Mahamat Idriss Déby est en campagne électorale. Sans aucune subtilité, il a présenté son bilan (Accords de Doha, DNIS, etc) et égrainé ses promesses. C’était à gerber, tant c’était abrupte, manquant cruellement d’harmonie. Un peu de « Nudge » n’aurait pas été superflu pour édulcorer ce speech rugueux.
Il manquait dans cette allocation, sur le fond, cette approche psychologique qui aurait donné un supplément d’âme, et sur la forme, cette technicité dans la construction qui vous octroie de facto un certain crédit. Sur les aspects para-communicationnels, il manquait cette présence physique qui vous classe un politique et surtout cette étincelle qui fait que vous soyez brillant comme un Kennedy des grandes heures ou (à défaut de cela) morose comme un Mitterrand des premières campagnes présidentielles.
Chérif Adoudou Artine

