Il y a d’innombrables sources de danger pour l’Afrique. Même si c’est l’économie et ses indicateurs de richesse et de croissance qui occupent nos esprits, en cette fin d’été 2026 c’est un tout autre péril qui devrait nous préoccuper. Au moins autant, sinon plus.
C’est la morosité qui me domine en cette rentrée 2026. Nous vivons une ambiance de fin de quelque chose, une sorte de basculement plane dans l’air.
Est-ce cette économie bientôt à la dérive ? Pour l’Afrique (ce tiers-monde que l’on ne qualifie plus comme tel), ce secteur a toujours été chancelant. Cette affirmation me rappelle le bon mot, un rien moqueur, un brin fataliste mais néanmoins lucide de Donald Kaberuka (alors président de la Banque africaine de développement) lorsque le monde traversait « La crise des Subprimes » en 2008.
« Nous (Africains) n’avons pas peur de la crise, nous sommes nés dans la crise, nous avons grandi dans la crise et sommes toujours dans cette situation ». Cette phrase résume à elle seule le décalage de perception entre l’Occident (qui avait redécouvert la récession à l’occasion de cette crise mondiale de 2008) et le continent africain (habitué lui aux chocs systémiques).
Alors que les indicateurs de Bretton Woods de certains pays reflètent croissance et richesse, la vie des gens dans les rues d’Abidjan, de Kinshasa ou Lagos se conjugue toujours avec pauvreté. Malgré cela, ce n’est pas sur le plan économique que mon inquiétude, nourrie par cette ambiance morose, se fonde.
Mon appréhension face à l’avenir me conduit dans une sphère moins cartésienne, moins régulée : l’industrie de l’information et son traitement, que je découvre de jour en jour plus partisan, tendant vers un manichéisme primaire.
Les plaies du génocide rwandais de 1994 attisé par la funeste Radio Mille Collines se sont à peine cicatrisées que nous voilà de nouveau face à des organes d’information qui font preuve d’une inconscience sans nom. La grande différence avec 1994 c’est qu’il ne faut plus un émetteur, des micros, un studio, etc. pour avoir une radio. Ce qu’il faut en 2026 (un smartphone et une connexion Internet) est à la portée de toutes les bourses. Nous sommes passés en 32 ans d’une propagande de masse centralisée à une désinformation atomisée, virale et démocratisée.
Des réflexes que nous croyons banals
Internet ! Cet émetteur universel, chacun l’a désormais en poche. Le danger n’est plus seulement l’idéologue qui fabrique le mensonge, mais la foule qui le propage sans réfléchir. Au quotidien, cette dérive se glisse dans des gestes que l’on croit anodins, presque banals, et qui pourtant font des ravages.
Qui n’a pas reçu sur WhatsApp ce vocal anonyme ou cette vidéo alarmiste accompagnée du petit « À faire tourner au cas où » ? On le transfère à la famille, aux cousins, au groupe du quartier. Dans cet espace intime où la vigilance tombe, la rumeur n’a plus besoin de preuves : elle devient vérité avant même qu’on ait eu le temps de chercher la source.
Puis il y a ces extraits trafiqués qui tombent pile au moment où l’émotion est déjà à vif. Un responsable politique, un rival, une autorité : on entend des propos outranciers, on voit des images qui collent trop bien à ce qu’on pensait déjà. On partage, pas par naïveté forcément, mais parce que l’indignation passe avant le doute technique. Le deepfake a gagné.
Et quand on veut justement dénoncer le contenu haineux ou mensonger, on le commente, on le cite, on le « balance » pour le condamner. Sauf que l’algorithme, lui, ne fait pas la différence entre « c’est scandaleux » et « c’est génial ». Chaque réaction le propulse un peu plus loin. On a voulu éteindre le feu, on lui a juste donné de l’air.
Enfin, il y a le live. Les heurts commencent, une bavure présumée, des tensions dans la rue. On filme, on commente à chaud, partisan, sans recul. La captation brute part, les communautés s’emballent, les représailles se préparent alors que les autorités n’ont même pas encore le temps d’arriver. Le feu est déjà partout.
Internet sonnera le glas de notre existence
Si nous ne nous éduquons pas sérieusement à l’utilisation des outils d’Internet, si nous n’apportons pas une hygiène numérique et un peu plus de civisme, ce média d’une puissance incommensurable nous détruira tous. Loin d’une simple réflexion de salon, mon inquiétude s’accroît de jour en jour. Quand il sera trop tard, les souvenirs sanglants du drame rwandais seront notre quotidien. Mais d’ailleurs, n’est-ce pas déjà le quotidien des populations soudanaises, congolaises ou ailleurs dans le Sahel ?
Chérif Adoudou, blogueur politique


